DEUXIÈME PARTIE. — CHAP. XI
semblante, doux choses sont dites aussi la même ; quand l’une succède à l'autre dans un changement imperceptible , bien que très-réel : ensorte que ce sont deux substances toutes différentes.
245. Ainsi la substance de la rivière de Seine change tous les jours imperceptiblement , et par là on dit que c'est toujours la même micro; bien que la substance de l’eau qui forme cette rivière , change et s'écoule à chaque instant. Ainsi le vaisseau de Thésée était dit toujours le même vaisseau de Thésée ; bien qu’à force d’être radoul>é . il ne restât plus un seul morceau du bois dont il avait été formé d’abord. Ainsi le même corps d’un homme, à cinquante ans, n’a-t-il plus rien peut-être de la substance qui composait le même corps, quand cet homme n'avait que six mois : c’est-à-dire , qu'il n’v a souvent dans les choses matérielles, (prune identité de ressemblance, que l’équivoque du mot fait prendre communément pour une identité de substance. Quelque mince que paraisse cette observation, on en peut voir l’importance par une réflexion de M. Bayle dans son Dictionnaire historiqueIl montre que cette équivoque pitoqable est le fondement de tout le fameux système de Spinosa. Admirons par là ces prétendus grands'génies, qui pour aller au delà du sens commun, commencent par ne plus entendre ce qu’ils disent, dans la première proposition qu’ils font à la suite de Spinosa. M. Locke propose touchant l’identité un autre paradoxe : nous l’examinerons dans les remarques sur sa métaphysique.
246. Quelques-uns ont demandé si un point de matière très-petit , ne pourrait pas avoir une identité essentielle et |»ermanentp ; en sorte qu'il fût incapable par sa nature d’être autre que tel corps. En admettant ce système, un point de matière imperceptible serait de soi l’essence ou le germe de tel être particulier, et non de tout autre être. On suppose, par exemple, que Dieu eût mis dans la seule personned’Adam ,
1 Au mol Spinosa, leltre I,. Voyez la note (O), à la iin de la Ve partie.
un nombre de corpuscules, qui fussent autant do germes pour tout ce qu'il y aura jamais au monde d’hommes et de corps humains : il ne se trouve, disent-ils, nulle impossibilité dans cette hypothèse, car le plus petit point peut se diviser en plus de milliers d’autres points de plus petits en plus petits, qu’il n’y aura jamais d’hommes au monde. Chaque point étant ainsi et le germe et l’essence de chaque corps humain, il pourrait s’étendre et se dilater par des parties accessoires ; et avec cela il ne quitterait rien de son essence, de son unité et de son identité.
247. Ce système a para commode à quelques-uns pour expliquer non-seulement la nature et l’identité des corps ; mais aussi leurs formes substantielles , dont on a parlé tant de siècles. Mais ces particules do matière qu'on supposerait le germe et l’essence de chaque chose, bien qu’imperceptibles, seraient toujours divisibles, puisqu’elles seraient corporelles et matérielles. Or, ces particules plus subtiles ne viendraientelles point à se froisser, et à se diviser elles-mêmes , ne fûtce que dans leur rencontre et leur choc mutuel? Alors l’identité et l’essence d’un même corps ne serait-elle point éparse de toutes parts? Par là , cette même particule , qui n’était quo l’essence d’un corps, pourrait devenir, dans sa division, mille essences d’un même corps ; ce qui ne se comprend plus.
248. Au reste si ces considérations ne nous font pas connaître l’identité et l’essence des choses , elles nous font connaître évidemment les bornes de notre esprit ; car il se perd absolument dans cette divisibilité de la matière , qui s’étend à un infini qu'il nous est également impossible de comprendre et de ne pas avouer. C’est ce qui nousdonne occasion de parler.de l’infini.