CHAPITRE XII
Du Uni et de TinOni.
249. On disputa si naturellement nous avons l'idée de l’in» fini. Pour éclairer la question , on peut distinguer avec les scolastiques deux sortes d infinis. L’un est dit infini en puissance, l’autre infini absolu. Le premier, selon ma pensée, consista en ce qu’un être , quelque grand ou petit qu’on le suppose , soit conçu avoir encore plus de grandeur ou de petitesse qu'on ne peut concevoir, quelques degrés multipliés les uns sur les autres que l’on s’imagine. Le second infini consista en ce qu'une chose ait actuellement et absolument tant de grandeur ou de petitesse , qu’on n’en puisse imaginer davantage. Quelques-uns, en d’autres termes qui reviennent aux miens, définissent l’infini en puissance : ce qui étant fini dans ce qu’il est actuellement , se trouve infini dans ce qu’il pourrait être ou devenir ; au lieu que l’infini absolu est ce qui dans son tout actuel , est actuellement infini.
250. 11 est manifeste que nous avons naturellement l’idée du premier infini , car nous ne concevons rien de si grand que nous ne puissions ajouter dans notre pensée aux degrés do grandeur qui sont présents à notre esprit, des degrés ultérieurs de grandeur ; il en faut dire autant à proportion de la petitesse.
Pour le second infini , il semble que nous ne pouvons nous en former l’idée ; puisqu’il nous est impossible de concevoir un objet si grand que nous ne puissions , par la pensée , ajouter à la grandeur que nous avons actuellement dans l’esprit de nouveaux degrés de grandeur.
251 . Vous concevez un Dieu, me dira-t-on, qui a cette infinité absolue ; mais c’est de quoi il s’agit, si je le conçois. 3e conçois bien un premier être de qui il faut que les autres
aient reçu le leur; et par conséquent qui. a de soi tout ce qui est dans le leur. Je conçois encore qu'il a tant de vertus et de puissance, que je ne saurais lui en attribuer un si grand nombre de degrés que je ne conçoive qu'il en a encore davantage; mais ce n’est là, si l'on y prend garde, que concevoir V infini en puissance; au lieu (pie . pour concevoir Y infini absolu, il faudrait que je conçusse toute l’étendue des attributs de Dieu , et tout Dieu même, pour parler ainsi. Il faudrait que je conçusse tant d'attributs en lui que je ne pusse en imaginer plus que je n’en concevrais actuellement. Or, c'est ce que je ne puis faire , car j’éprouve en moi que je puis concevoir en Dieu des vertus et des degrés de vertus de [dus en [dus, et que quand j’en aurai conçu le plus grand nombre que je sois capable d’imaginer, cè sera toujours un nombre déterminé ; de sorte que j'en pourrai imaginer encore davantage. Il m’est donc impossible de concevoir tant de vertus en Dieu que le nombre ou l'étendue n'en soit pas finie dans mon idée ; ou bien Dieu ne serait pas plus ce que je puis concevoir ; ce qui est expressément contre ce que nous jugeons et devons juger de la nature et de l’infinité de Dieu.
252. Mais quand on a une fois l'idée de Dieu, dira-t-on , on ne peut concevoir plus de vertus que n’en renferme celte idée? à quoi je réponds, que c’est cette idée de Dieu que nous n’avons point telle que se le figurent certains philosophes ; car notre idée n’est point proportionnée à toute l’étendue de l’objet qui est Dieu. Elle est donc fausse, ajoutera-t-on, puisqu’elle n’est pas conforme à tout son objet. La conséquence n'est pas juste ; une idée n’est pas fausse quand notre esprit, par elle, conçoit un objet hors de lui autant qu’il le peut concevoir, bien qu’il ne le conçoive pas dans toute l’étendue de ce qui est connaissable de cet objet. Une idée est toujours juste quand elle nous fait nettement distinguer son objet de tout autre objet, en nous représentant ce qui est en lui de particulier, comme nous l’avons dit (N. 218) parlant de la définition. S'il n'y avait d'idée juste et vraie que
DEUXIÈME PARTIE. — CHAP. XII. . 109 celle qui nous fait connaître un objet hors de nous, selon toute l’étendue de ce qu’il est en lui-même et autant qu’il est connaissable, nous n’aurions aucune idée de vraie , car il n'y a que Dieu qui conçoive les objets autant qu’ils ]>euvent être conçus. Si nous «avions en ce sens-là une idée vraie de Dieu, nous comprendrions I>ieu autant qu’il se comprend lui-même, et notre intelligence serait infinie comme la sienne.
Mais, me répliquera-t-on, qu’est-ce donc que je conçois quand je parle de V infini absolu ? Il faut bien que nous le comprenions et que nous en ayons l’idée; puisque nous nous entendons nous- mêmes quand nous prononçons ce mot infini absolu , auquel nous attachons un autre sens qu’au mot infini en puissance. Or, Ici sens que nous attachons à l 'infini absolu ne saurait être que l’idée même de Y infini absolu.
253. La réponse à l’objection est aussi facile que quelques esprits purement imaginatifs la croient impossible à donner. Par infini absolu, j’entends une étendue si grande que mou esprit n’y puisse rien ajouter; mais cette supposition même « est fausse, car il m’est impossible de concevoir en aucun objet une si grande étendue de perfections que je n’y puisse pas encore ajouter dans ma pensée. Lors donc que j’emploie le terme d 'infini absolu, je veux par cette expression indiquer une chose incompréhensible. Quand je prononce ce mot même incompréhensible, j’entends ce ((ue je dis; s’ensuit-il pour cela que je comprenne ce qui est incompréhensible ? Non, mais ce que je dis est un mot qui indique un objet où j’avoue que je ne comprends rien ; c’est ainsi que j’entends ce que je dis en prononçant le mot infini absolu, j'indique un objet où je ne comprends rien.
Je puis bien croire que cet infini existe effectivement, comme je puis supposer ou croire qu’il existe des choses incompréhensibles, dont je n'ai et ne puis avoir l’idée: de même qu’un aveugle-né suppose qu'il y a des couleurs, mais dont il n’a point d’idée; cependant il peut employer et il emploie quelquefois le mot couleur pour indiquer une chose . * . • ‘ " 11)
où il ne comprend rien. Je parle ainsi et de l'infini absolu et de Dieu qui est absolument infini , sans pouvoir comprendre son infinité alssolue, mais seulement une infinité en puissance, laquelle en lui est réellement une infinité absolue dont il m’est impossible d’apercevoir les bornes, n’ayant point l’idée de ce qui est au-delà de ce que j’en conçois. Ainsi, dit M. Locke, un pilote sondant la mer avec la plus longue corde qu’il puisse trouver a bien l’idée d'une profondeur très-grande qui reste au delà de celle qu’il a mesurée ; mais il n’a pas une vraie et juste idée de la profondeur précise de la mer.
M. Pullpndorf ( De voies de l'homme, 1. i, c. 4. 55) fait sur le même sujet une réflexion qui répondrait seule à toutes lus difficultés. La voici : « Quoiqu’on dise avec raison que Dieu « est infini, cette idée qu’on se fait de lui n’est pas une conte ception pleine et entière : elle marque seulement la fai- « blesse de nos lumières et l’impuissance où est notre esprit « de comprendre toute la grandeur de l essence d’un tel « être. »
254. Pour ceux qui prétendent avoir une idée de l’infini absolu, je leur demanderais volontiers si quand ils ont compris, par exemple, un infini absolu en nombre, il n’est pas possible d’v ajouter encore quelque nombre? S’ils disent qu’il n’est pas possible, leur propre conscience les démentira; et s’ils disent qu’il est possible, voilà leur prétendu infini absolu qui cesse de l’ètre; puisque j’appelle infini absolu une étendue à laquelle on ne puisse rien ajouter et qui ne puisse être conçue plus grande. Or, ce qui se dit de l 'infini absolu en nombre se peut dire de tout autre infini absolu
1 Dans cc chapitre, le P. Huilier, sous l'influence de I.ockc, confond l'inlini avec I indéfini. Son infini en puissance, qu'il compare à un nombre toujours croissant , n’est autre chose que l'indéfini. Ur, on n'arrive pas à l’infini par des additions successives faites A l'indéfini ; entre Pindcüni et l'infini il n'y a pas seulement différence dede^ré, mais différence de nature. Tandis que l'indétini est toujours susceptible de