CHAPITRE IV
Adresses des hommes pour empêcher que les objets da dehors, et principalement la vue des jugements que les autres font d'eux, ne les rappellent à euz-mémea et ne leur fassent connaître leurs défauts.
On voit assez par ces exemples de quelle sorte l'amour-propre se sert des objets extérieurs pour contenter ces deux inclinations naturelles à l'homme de se connaître et de ne se connaître pas, en
(a) Qui A, Dial, oratf.
DE SOI-BIÊME. 17
oe permettant pas, d'une part, qu'il se voie autrement qaê par une idée confuse qui ne lui repr^nte aucun défaut, et en y joi* gnant, de l'autre , tout ce qu'il peut des choses extérieures qui lui donnent moyen d'y attacher une image fantastique de grandeur. Mais cela ne suffît pas néanmoins à l'homme pour se procurer le repos et le plaisir qu'il cherche, ni pour éviter la connaissance de ses défauts, dont il a tant d'horreur. Il a i)esoin de bien d'autres adresses pour en éviter la vue. En vain.se répandrait>il au dehors, il ne laisserait pas de s'y trouver, et mille choses lui pourraient mettre ses défauts et ses misères devant les yeux; il en verrait l'image dans tous les défauts et dans toutes les misères des autres qu'il ne saurait s'empêcher de voir, et qu'il regarde même souvent avec trop de curiosité. Ainsi, comme il ne trouverait pas mieux son compte hors de lui-même que dans lui-même, il y a bien de l'apparence que si la crainte de se voir tel qu'il est l'avait fait sortir hors de soi, l'image de lui-même, qui lui serait représentée par tous les objets extérieurs, l'y ferait rentrer malgré qu'il en eût.
Mais, pour mieux comprendre encore de quelle sorte l'homme pourrait être forcé de se voir lui-même par les objets qui sont hors de lui, et ce qu'il 'fait pour s'en garantir^ il faut considérer qu'il ne se regarde pas moins selon un certain être qu'il a dans l'imagination des autres, que selon ce qu'il est effectivement, et qu'il ne forme pas seulement son portrait sur ce qu'il connaît de soi par iai-méme, mais aussi sur la vue des portraits qu'il en découvre dans l'esprit des autres; car nous sommes tous, à l'égard les uns des autres, comme cet homme qui sert de modèle aux élèves dans les académies de peintres. Chacun de ceux qui nous environnent se forme un portrait de nous; et les différentes manières dont on regarde nos actions donnent lieu d'eu former une diversité presque infinie.
La principale distinction des grands et des petits, de ceux qui ont de la réputation et de ceux qui n'en ont pas, c'est qu'il y a plus de gens qui fout le portrait des uns que des autres. Que de gens font le portrait d'un prince ! Tout son royaume, tous les pays étfangers sont pour lui une académie de peintres dont il est le modèle. Ceux qui en sont plus éloignés ne le représentent que par des traits plus grossiers; ceux qui en sont plus près en font des portraits plus vifs et plus ressemblants. Un homme du commun, au contraire, qui vil dans sa famille, n'est peint que par le petit nombre de ceux qui le connaissent, et les portraits qu'on fait de lui ne sortent guère bor« l'enceinte de $a viUe.
iê DE LÀ CONNAISSANCE
Mtds ce qu'il y a de plus coiisidéra'ble en oeçi , c'est que les hommes ne font pas seulement le portrait des autres, mais qu'ils peuvent voir aussi ceux que l'on fait d'eux ; et s'ils les voulaient regarder de bonne foi, rien ne serait plus capable de remédier à leur orgueil et ne pourrait plus servir à les détromper que la vue même de ces portraits.
Que l'on choisisse le plus grand et le plus glorieux homme du monde, et qu'on lui donne un esprit assez étendu pour contempler tout à la fois toute cette variété de jugements qu'on fait de lui, et pour jouir pleinement de tout le spectacle des pensées et des mouvements qu'il excite dans les autres, il n'y a point de vanité qui puisse subsister à cette vue. Pour un petit nombre de jugements avantageux, il en verrait une infinité qui lui déplairaient ; il verrait que les défauts qu'il se dissimule ou qu'il ne connaît point, sautent aux yeux de la plupart des gens; que souvent ils ne s'entretiennent d'autre chose, et qu'on ne le regarde que par cet endroit; il verrait que le monde est très peu touché de toutes ces belles qualités dont il se flatte ; que les uns ne les voient seulement pas, les autres les regardent avec froideur, les autres n'y remarquent que ce qu'elles oui de défectueux, les autres les obscurcissent et les défigurent en y joignant des défauts qu'ils connaissent en lui, et que de tout cela il se forme un portrait qui n'est propre qu'à faire mourir son orgueil.
Il n'y aurait donc, pour apprendre à s'humilier, qu'à ouvrir les yeux à tous ces divers jugements qu'on forme de nous, et la raison saurait bien les découvrir si nous désirions sincèrement de les connaître. Mais parce que la vanité est un mal dont on ne veut pas guérir, et qu'on met son bonheur à n'en guérir pas, pour se ' garantir de cette vue, on se sert d'une adresse qui, toute grossière qu'elle est, ne laisse pas de faire son effet. C'est qu'encore que la raison soit convaincue, en général qu'on forme de nous bien des jugements peu favorables, et que l'exemple de ceux que nous entendons à toute heure faire dps autres, et que nous en faisons nousmêmes, nousle puisse apprendre, nous faisons en sorte néanmoins de ne pas voir ceux qui sont à notre désavantage, et de n<Jùs appliquer uniquement à ceux qui nous sont avantageux. Ainsi, en éloignant de notre esprit tous ces objets qui nous pourraient choquer, en ne nous attachant qu'à ceux qui nous plaisent, en nous trompant volontairement et en fuyant d'être détrompés, la vanité demeure à demi satisfaite, et se procure ce vain plaisir dans lequel les hommes vains mettent leur fausse félicité,
DE SOMIÈME. i9
II est encore plus aisé que les grands, et généUdement tous -ceux à qui on a intérêt de plaire, s'entretiennent dans cette illusion « parce qu^aa lieu qu'on ne se forme qu'un portrait des autres hommes, on s'en forme en quelque sorte deux de ceux*ci , l'un intérieur qui est le véritable, l'autre extérieur, où l'on ne fait entrer que ce qu'on juge leur pouvoir plaire ; et l'on a grand soin ensaite de ne leur mettre devant les yeux que ce faux portrait, et de tâcher de faire qu'ils le prennent pour le véritable. 11 est vrai qu'il leur serait aisé de s'empêcher d'y être trompés, et de se convaincre eux-mêmes qu'il n'y a rien de si faux et de si vain que tous ces témoignages d'estime, d'affection et d'attachement qu'on, lear rend. Ils savent ce qu'ils pensent souvent eux-mêmes de ceux à qui ils en rendent de semblables, et ils n'ont pas de sujet de juger les autres plus sincères qu'eus. Mais ils sont bien aises de n'approfondir pas les choses si avant; ils se contentent donc de cette surface trompeuse ; ils laissent là ces portraits intérieurs qu'ils craignent de découvrir, et ils s'arrêtent uniquement à ces portraits flattés qui sont faits exprès pour tirer d'eux ce qu'on en prétend.
On use de la même adresse pour empêcher que les défauts et les misères des autres, et les jugements qu'on voit faire d'eux et que l'on en fait soi-même, ne nous rappellent à nous et ne nous découvrent notre propre illusion. L'esprit, aidé de l'amour-propre, retranche toutes les réflexions qu'il pourrait faire, ou s'y applique si peu, qu'elles ne font presque point d'impression. On entend parler à toute heure avec mépris de gens qui se trompent euxmêmes ; on voit qu'ils sont l'objet ordinaire de la moquerie des hommes; car il n'y a rien de plus .ridicule qu'un homme trompé par sa propre vanité. Cependant x)n ne pense point qu'on est soimême cet homme trompé et ridicule ; qu'on dit peut-être de nous, en notre abJbnce, ce qu'on dit des autres devant nous; que nous y donnons autant de sujet qu'eux, et qu'il n'y a pas d'apparence qu'on ait plus d'égards pour nous que pour tous les autres.
Quelque fréquents et quelque certains que soient ces objets, ils n'en ont pas plus de force pour obliger l'esprit de rentrer en soi et d'y voir les mêmes défauts et les mêmes misères qu'il voit dans les autres. Pense-t-on davantage à la mort pour apprendre on pour voir tous les jours la mort de ceux avec qui on a vécu ? On fiiit ce spectacle si l'on peut ; si on ne peut l'éviter^ on fuit les réflexions qu'il devrait produire : si on ne les peut étouffer absolument, on s'en détourne le plus qu'on peut. Ce que j'ai dittle It
mort se peat dire de toutes les autres misères et de tous les défauts des hommes qui pourraient nous représenter les nôtres. Ces images frappent nos yeux à tous moments, mais nous les fermons aussi à tous moments pour ne les pas voir. Nous nous trompons si nous le pouvons ; et si nous ne le pouvons pas tout-à-fait, nous en détournons au moins nos pensées.
Que dirait-on d'un homme qui, voyant tous les jours son image dans un miroii* et s*y regardant sans cesse, ne s'y reconnaîtrait jamais, et ne dirait jamais : « Me voilà ! » Ne l'accuserait-on pas d'une stupidité peu différente de la folie? C'est néanmoins ce que font tous les hommes, et c'est même l'unique secret qu'ils ont trouvé pour se rendre heureux. Ils voient à tous moments l'image de leurs propres défauts dans ceux de tous les auites, et ils Qe les y veulent jamais reconnaître. Être plein de misères et ne les point voir, ignorer ses défauts lorsque personne ne les ignore, être l'objet des railleries d'une infinité de gens et n'en vouloir rien savoir, se repaître de vaines imaginations sans vouloir connaître qu'elles sont vaines, c'est un état qui ne semble pas fort souhaitable, et c'est néanmoins ce qui fait la félicité des gens du monde, et principalement des grands.