CHAPITRE V
Par quel moyen nous faisons en sorte, ou qu'on nt nous dit point la vérité, ou
qu'on nous la dit inutilement.
C'est par les moyens que nous avons marqués qu'on s'empêche de voir la vérité lorsqu'il faudrait quelque soin et quelque application pour la trouver ; mais il y a des rencontres où elle nous vient trouver elle-même, et dans lesquelles on serait forcé de la voir, si on n'usait de bien des adresses pour l'éviter; car il se trouve quelquefois des gens assez charitables pour essayer de nous tirer dePilluéion où nous vivons à l'égard de nous-mêmes. L'aïnourpropre fait donc son possible pour éloigner cet inconvénient, et il ne manque pas encore^ de voies pour y réussir ; car il témoigne tant de chagrin et de mauvaise humeur à ceux qui nous voudraient rendre ce bon office, il trouve tant de prétextes pour ne pas croire ce qu'on nous découvre de nos défauts, il est si ingénieux à en trouver de plus grands dans ceux qui remarquent les nôtres, et à faire passer pour malignité les jugements qu'ils font à notre dés^ avantage, qu'il n'y a presque personne qui se veuille hasarder k nous les dire*
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Le principe général de l'amoui^ropre, c'est qu^on ne peut rien condamner en nous par un mouvement d'équité et de justice. Ainsi, dès lors que quelqu'un fait voir qu'il ne nous approuve pas en tout, on lui attache l'idée de prévention, de jalousie, ou quelque autre encore moins favorable; et comme personne n'aime à se faire regarder ainsi, il se forme parmi les hommes une espèce de conspî^ ration à se dissimuler les sentiments qu'ils ont les uns des autres, et il n'y a point d'accord qui soit mieux gardé que celui-là, parce qu'il est fondé sur un sentiment d'amour-propre, dont il y a peu de personnes qui soient exemptes.
Et il ne faut pas s'imaginer qu'on ne prenne ce soin de cacher la vérité qu'à l'égard de ceux de qui l'on craint ou de qui l'on espère quelque chose. On en use presque de même à l'égard de tout le monde.
On s'applique plus à tromper les grands, mais on ne s'applique pas davantage à détromper les petits ; c'est toute la différence que Ton met entre les uns et les autres. On n'aime à être haï de personne, ainsi on n'aime à dire la vérité à personne ; on sait d'ailleurs que pour la faire recevoir il faudrait beaucoup d'adoucissements, de tempéraments et de tours étudiés. Or l'on ne veut pas prendre cette peine pour des personnes que l'on considère peu. Ainsi on ne dit pas la vérité aux grands parce qu'on a intérêt de la leur cacher, et on ne la dit pas non plus aux petits parce qu'on n'a pas assez d'intérêt de la leur dire.
Cette réserve que les hommes gardent entre eux, en évitant de se communiquer les pensées qu'ils ont au désavantage les uns des autres, n'est pas néanmoins sans bornes, et il y a quelquefois des raisons qui les portent à s'en dispenser ; il ne faut même souvent qu'une légère émotion pour faire éclater tout d'un coup ce qu'on avait tenu fort longtemps caché; et de plus on n'est réservé de celte sorte qu'en parlant aux personnes mêmes dont on connaît les défauts ; mais ce que l'on dissimule en leur présence, se dit d'ordinaire d'autant plus librement en leur absence, qu'on a eu plus de peine à le retenir. Il est vrai qu'on se ménage un peu plus à 1 égard de ceux qui pourraient nuire, et qu'on apporte plus de précaution à découvrir ce qu'on pense d'eux; mais comme c'est une contrainte pénible que de cacher toujours ses sentiments, le désir qu'on a de s'en délivrer fait qu'on prend assez facilement confiance en ceux à qui l'on parle, et qu'il faut peu de raisons pour porter à so répandre avec liberté.
Ainsi, au lieu que )a charité oblige à avertir les personnes
mêmes de teors défauts, pour leur donner moyen de »*eti corriger, et à les caclier aux autres pour ne pas .blesser leur réputation, oa fait d'ordinaire tout le contraire, et Ton parie de ces défauts à tout le monde, à Texception de ceux-là seulement qu'il serait utile d'en avertir.
Or, quoique ces effusions de malignité qui entrent si souvent dans les entretiens des hommes soient en elles-mêmes un très grand mal, il arriverait néanmoins de là quelque bien si nous avions soin d'en profiter ; car ces discours particuliers se répandant peu à peu, et formant un bruit public, il en revient souvent quelque chose aux oreilles des intéressés, parce qu'il se trouve assez de gens qui, n''ayant pas assez de charité ou de force pour nous dire eux-mêmes ce qu'ils pensent de nous, sont bien aises de s'en décharger en l'attribuant à d'autres. Ce serait donc un moyen pour ceux à qui on le découvre de sortir de l'illusion où ils vivent ; mais on a le cceur si corrompu et si plein d'aversion pour la vérité, qu'on abuse encore le plus souvent de ce moyen et qu'on se le rend inutile ; car au lieu de juger, comme on devrait, que ces discours et ces jugements dont on est blessé sont répandus parmi une infinité de gens, et qu'ainsi on n'a pas droit de s'efn prendre à personne en* particulier, l'inclination qu'on a à se tromper soimême fait que l'on tourne tout son chagrin contre celui qui s'en trouve chargé, qu'on se persuade qu'il est seul de son sentiment, et qu'il n'y est entré que par haine ou par intérêt. On lui attribue même d'ordinaire quelque imprudence ou quelque excès, pour avoir plus de droit de rejeter ses sentiments, et, par le moyen de cette illusion volontaire, on étouffe l'impression que ces discours pouvaient faire, on se conserve dans l'estime de soi-même, et l'on évite en quelque sorte de voir en soi ce que le monde y désapprouve, parce que c'est un spectacle que la vanité ne peut souffrir. J'ai dit que l'on l'évite en quelque sorte, parce qu'on ne l'évite pas toul-à-fait. La vérité se fait toujours un peu de jour au travers de tous ces nuages dont on s'efforce de l'obscurcir ; il en passe toujours quelques rayons qui incommodent l'orgueil et qui troublent ce faux repos qu'il s'efforce de se procurer. Ces opinions, qui ne sont fondées que sur une erreur volontaire, ne sont jamais fermes et assurées; elles sont toujours mêlées de défiance, et par conséquent de chagrin, d'ennui et d'inquiétude. Ainsi, au lieu de cette joie pure et de cette satisfaction pleine et entière à laquelle l'amour -propre aspirait, tout ce qu'il peut faire avec tous ses déguisements est de suspendre un peu ses sentiments de tristesse
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(taiflenoarrig86Bt au fond du cœur, et qai sont toujours prêts de s'en emparer.
Ce sont là les sentiments naturels de Tamour-propre et les adresses ordinaires dont il use pour nous cacher nos faoles et pour empêcher qu'on ne nous ]es fasse connattre ; et il est remarquable que comme c'est en soi-même un très grand défaut de ne vouloir pas voir la vérité, il ne veut pas reconnaître en soi cette mauvaise disposition non plus que les autres. 11 n'use donc pas de moins d'artiBoes pour la déguiser aux autres et à nous-mêmes; et c'est pourquoi on ne voit guère de gens qui ne se fassent honneur d'aimer la vérité et qui avouent franchement qu'ils ne sont pas bien aises qu'on la leur découvre. On s'offense de ce reproche autant qae d'aucun autre ; et. en un mot, on voudrait avoir la gloire d'aimer la vérité et la satisfaction de ne l'entendre jamais.
Mais comme ces deux passions sont en quelque sorte incompatihies, on tâche de les accorder en donnant quelque chose à l'une et à l'autre. Il est vrai que comme c'est l'amour-propre qui fait ce partage, il le fait fort inégal ; car il met ordre qu'on ne nous dise jamais ces défauts esseittiels auxquels nous sommes attachés par Qne passion vive et agissante, qu'on nous dissimule ceux qui nous attirent le mépris des hommes, et qui nous donneraient lieu de nous mépriser nous-mêmes et de croire que c'est avec raison que les autres nous méprisent. Toute la liberté que nous donnons donc aux autres sur ce sujet est de nous faire remarquer quelques petits défauts qui ne défigurent pas l'image que nous avons de nous-mêmes, et qui en laissent subsister toute la beauté,
Velut si Egregio impressos reprekendas corpore nœvos*.
Ainsi nous souffrons qu'on dise ses sentiments d'un discours ou d'un écrit que nous aurons fait, qu'on y reprenne quelques expressions moins justes, quelque mauvaise cadence, quelque endroit i^égligé; à condition néanmoins qu'on en ait estimé le dessein, les pensées, l'économie et les autres parties plus essentielles. Nous pardonnons de même à ceux qui nous avertissent de quelquemanque d'égards, de ménagements, et d'autres bagatelles de cette nature, pourvu qu'ils ne touchent point à nos principales passions, et que tout ce qu'ils remarquent en nous puisse subsister avec Testime et l'approbation commune. C'est à ces conditions et à ce prix qu'on se résout quelquefois d'acheter la gloirCj^ d'aimer la Térité et qu'on lui donne quelque entrée; encore faut- il que l'a-
U bE LA GONMAISSANGË
mour-propre la lui ouvre,* et qu'elle soit accompagnée de témoignages d'estime et d'affection pour n'être pas rejetée.