CHAPITRE III
Idée confine du moi, principal objet' de l'amour des hommes, et source de leurs
plaisirs et de leurs ennuis.
Il y a une idée plus spirituelle de soi-même qui fait des effets tout semblables à ceux que j'ai décrits : c'est lorsqu'on ne con-. cevant distinctement aucunes qualités, ni bonnes ni mauvaises, on conçoit seulement ce qu'on exprime par le mot de moi^ et ce moi conçu en cette manière nous cache de même tous nos défauts et suffît pour attirer notre amour. La vue secrète que nous en avons se glisse partout, on y rapporte tout ; c'est le principe de la plupart des plaisirs que Ton ressent; et quoique, si on venait à
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développer ce que renferme ce fnoi, on n'y trouvât rien d'aimable, et quMÏ n'y eût peut-être rien qui ne donnât de l'horreur, on l'aime pourtant sous cette idée confuse de mot, et l'on en évite la vue distincte et particulière qui nous le ferait haïr.
D'où pensez- vous que vient cet ennui qui accable ceux qui ont été dans les grandes places, quand on les réduit à vivre en repos dans leur maison? Ce n'est pas seulement de ce qu'ils s'y voient trop, et que la vue de leurs misères et de leurs défauts les y vient troubler. Peut-être que c'est une des causes de leur chagrin, mais ce n'est pas la seule; c'est aussi parce qu'ils ne se voient pas assez, et qu'il y a moins de choses qui renouvellent l'idée de leur mot. Cette idée faisait leur plaisir pendant leur fortune, et l'absence de ce plaisir fait leur chagrin pendant ce qu'ils appellent disgrâce. On a beau s'occuper de soi-môme dans la solitude, les images que l'on s'en forme sont infiniment plus sombres que celles qui .sont aidées par les objets extérieurs. Les gens qui sont dans les grands emplois sont avertis par tous ceu^ qui s'adressent à eux, qu'ils sont paissants, qu'ils peuvent nuire ou servir. Mille choses excitent vivement en eux l'idée de leur mot, et la mettent devant leurs yeux avec quelque qualité agréable de grande de puissant^ de respecté.
Le commerce de la civilité du monde fait le même effet à l'égard de ceux qui y vivent; car comme il est tout rempli de témoignages d^estime et d'affection, d'égards, d'applications, il leur donne lieu de se représenter à eux-mêmes comme aimés et estimés, et par conséquent comme aimables et. estimables; et, par une raison contraire, les déserts et les lieux solitaires chagrinent et ennuient les hommes vains et ambitieux, parce qu'ils ne leur parlent point d'eux-mêmes, et qu'ils voudraient qu^on ne parlât d'autre chose.
C'est ce que l'amour-propre avoue franctiement quand il ne se déguise point et qu'il découvre naïvement ce qui lui platt dans les occupations pénibles dont il charge les hommes. Il n'y en a guère, par exemple, de plus laborieuses que celles de ceux qui parlent en public, comme les avocats : ils sont obligés de se charger la tête de mille affaires désagréables, de s'appliquer à chercher des pensées et des expressions pour remplir leurs discours, d'épuiser les forces de leur corps et de leur esprit sur des matières qu'ils seront bien aises d'oublier sitôt qu'ils se seront acquittés de leur ministère. Cependant, parce qu'il y a bien des choses dans cette profession qui renouvellent l'idée de soi-même, ceux qui l'exercent arec honneur croient être les plus heureux des hommes, *il n'y a
qtt% entendre sur ce sujet un de ces anciens orateurs ", pour juger de ce qui soutient les autres. « Qu'y a-t-il, dit-il, de plus doux à un honnôte homme, né pour les plaisirs honnêtes, que de voir sa maison toujours pleine de gens, et de savoir quUls ne lui rendent pas ces devoirs à cause de ses richesses, ni par Tespérance d'être ses héritiers, ni à cause de quelque charge qu'il exerce, mais à cause de lui-même ; que ceux mêmes à qui l'on fait la«cour pour être leurs héritiers, ceux qui sont les plus puissants en biens et en crédi t le viennent trouver, quoiqu'il soit souvent et jeune et pauvre, afin de lui recommander leurs propres affaires ou celles de leurs amis? Y a-t-il rien dans les richesses et dans la grandeur qui puisse donner un plaisir égal à celui qu'il ressent, quand il voit des personnes considérables par leur âge, et dont le crédit s'étend par toute la terre, confesser, dans l'abondance des richesses dont ils jouissent, qu'ils n'ont pas le premier et le plus grand de tous les avantages du monde, qui est celui que possède un orateur? Que dirai-je de cette foule de gens qui se présentent pour l'accompagner ou qui vont au-devant de lui; de l'éclat avec lequel il parait en public, du respect qu'on lui rend dans les jugements, de la joie qu'il ressent lorsque, s'étant levé pour parler seul, au milieu d'une foule de gens qui Técoutent en silence, il voit les yeux de tous les auditeurs tournés vers lui, que le peuple se presse pour l'entendre, et qu'il grave dans tous les esprits les mêmes impressions qu'il lui platt de faire paraître en soi 3? *
Voilà ce qui faisait supporter à ce Romain les fatigues et les dégoûts de cette profession ; et si (ous ceux qui sont dans les autres emplois pénibles ou dangereux parlaient aussi simplement que lui, ils nous diraient de même que tout ce qui leur plaît se réduit à cette idée de lelir mot honoré et respecté par les autres,