CHAPITRE VI
£b quoi coniiste Vamoor natarel que Ton dit qae l'homme a pour la vëritë, 'et
qnel otage il en fait.
Ce que l'on vient de dire sufiQt pour faire voir que l'on étend un peu trop ces maximes communes, que les hommes aiment naturellement la vérité; qu'ils ont une haine naturelle du mensonge, et qu'y ayant une infinité de gens qui veulent tromper les autres, il n'y en a point qui veulent être trompés, puisqu'il parait au contraire que le monde n'est presque composéque d'aveugles volontaires qui haïssent et fuient la lumière, et qui ne travaillent à rien davantage qu'à se tromper eux-mêmes et à s'entretenir dans l'illusion. Où est donc cet amour de la vérité dont on nous flatte, et quelle haine du mensonge peut-on trouver dans les hommes qui ne cherchent que le mensonge, selon l'Écriture*?
On pourrait dire néanmoins que ces maximes ont lieu dans les choses indifférentes dans lesquelles les hommes, ne prenant point d'intérêt, n'aiment point en effet à être trompés, et préfèrent la vérité au mensonge, ce qui marque quelque amour naturel pour la vérité. Mais il est assez rare que cette inclination naturelle soit en liberté d'agir, et que l'esprit ne soit prévenu d'aucune passion qui la fasse pencher d'un côté plutôt que de l'autre. Il ne iiaut presque rien à l'amour-propre pour prendre parti; il se fait des intérêts secrets dans les choses mêmes où il ne paraît point en avoir. Les moindres avances, les moindi'es engagements, les moindres vues de plaire ou de déplaire suffisent pour ôter l'équilibre et pour porter l'esprit à ne chercher des raisons que d'un côté. Combien y en a-t-il, par exemple, qui n'ont point d'autres raisons de demeurer dans un sentiment, sinon qu'il faudrait quelque peine à examiner les raisons contraires? Ils fuient le travail de s'instruire, parce qu'il est pénible; ils veulent juger et décider, parce qu'ils veulent paraître savants; et, pour satisfaire tout ensemble ces deux inclinations, ils supposent, sans autre examen, que ce qu'ils ont appris autrefois est vrai, Tœdio novœ curœ aemel placita pro œtemis servant.
(a) Ps. it, t,
DE SOfUtËMË. 2d
Mais le prittcitml usage que nous faisons de cet amour de la vérité est de nous persuader que ce que nous aimons est vrai ; car si nous voulons nous faire justice, nous reconnaîtrons que nous n'aimons pas les choses parce qu'elles sont vraies,*mais que nous les croyons vraies parce que nous les aimons. Notre volonté s'attache aux objets indépendamment de leur vérité, et par le seul rapport avec ses inclinations; mais parce qu'elle n'en pourrait jouir si elle les regardait comme faux, elle fait en sorte d'y ajouter l'idée de la vérité pour s'y attacher plus sûrement : Quicumque aliud amant, hoc quod amant volunt esse veritatem *.
Ainsi l'on peut dire que Yious aimons la vérité en général comme le bien en général ; car comme nous ne saurions rien aimer qu'enle croyant bien, nous ne saurions dé même rien aimer qu'en le croyant vrai. Mais l'amour-propre sait bien allier ces inclinations générales avec ses passions particulières ; comme il nous fait croire que ce que nous aimons est un bien, il nous fait croire de môme que ce que nous aimons est vrai; c'eat-à-dire que, ne pouvant aimer le mensonge sous son visage naturel, et aimant, en effet, plusieurs objets faux et trompeurs, il trouve moyen de les revêtir de l'image de la vérité.