S DE LA CIVILITÉ
L'amour des hommes étant donc si nécessaire pour nous soutenir, nous sommes portés naturellement à le rechercher et à nous le procurer. Et comme nous savons, par notre propre expérience, que nous aimons ceux qui nous aiment, ou nous aimons, ou nous feignons aussi d'aimer les autres, a6n d'attirer leur affection. C'est le fondement de la civilité humaine, qui n'est qu'une espèce de commerce d'amour - propre^ dans lequel on tâche d^attirer l'amour des autres en leur témoignant soi-même de l'affection.
Ces témoignages d'affection sont d'ordinaire faux et excessifs; c'est-à-dire que l'on témoigne beaucoup plus d'affection que l'on n'en ressent, parce que l'amour-propre qui nous attache à nousmêmes nous détache assez de l'amour d'autrui ; mais au défaut de l'affection véritable, on substitue un langage d'affection qui ne laisse pas d'être bien reçu, parce qu'on est toiûpurs disposé à écouter favorablement tout ce qui est à notre avantage, et ainsi l'on peut dire de tous ces discours de civilité si ordinaires dans la bouche des gens du monde, et si éloignés des sentiments de leur cœur : Vana locuti sunt unitsquisque ad proximum suum : labia dolosa in corde et corde locuti sunt '. « Chacun ne parle et ne s'entretient avec son prochain que de choses vaines ; leurs lèvres sont pleines de tromperie, et ils parlent avec un cœur double. »