‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 112 sur 196 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Qu'il semblerait que la charité nous devrait éloigner de la civilité.

Comme tous ces mouvements sont corrompus, on ne voit pas encore que la charité puisse prendre part dans ce commerce de devoirs humains et de témoignages d'affection, que l'on appelle civilité, et il semble«plutôt que son instinct la doive porter à s'en éloigner ; car, comme elle est toute contraire à l'amour-propre, elle nous doit donner des inclinations toutes contraires. Elle noas porte à nous haïr et non pas à nous aimer ; et il semble, par conséquent, qu'elle doive plutôt souhaiter le mépris des créatures que leur amour, et surtout elle est bien éloignée de le recherdier par de fausses complaisances, ou par des paroles trompeuses qui ne répondent en rien à notre véritable disposition.

Dieu ne demande des hommes que leur amour : c'est la fln de tout ce qu'il leur commande. Ainsi, quiconque désire que les autres s'attachent à lui veut leur tenir la place de Dieu, ce qui est k

(a) Ps, XI, 3.

CHRÉTIENNE. ;tfi9

comble de l'injustice, et recevoir d'eux le tribut qui n'est dû qu'à Dieu, ce qui est une usurpation criminelle. On peut bien désirer que les autres aient de la charité pour nous, mais nous ne nous contentons pas dé cela ; car la charité peut subsister avec la reconnaissance de nos défauts , et c'est ce que l'amour-propre ne saurait souffrir. Il veut un amour d'estime et d'approbation, et non de pitié ; principalement quand il s'agit de défauts spirituels, qui sont ceux qu'il a plus de peine à avouer. Enfin il n'aime pas la charité des autres, parce que c'est un bien pour eux ; mais parce qu'il la prend pour une marque que nous méritons d'être aimés, et qu'elle lui sert ainsi à augmenter la complaisance que nous avons en nous-mêmes.

Cependant il y a une injustice toute visible à vouloir être aimé de cette sorte, car nous ne sommes nullement aimables ; nous ne sommes qu'injustice et que péché. Et vouloir qu'on aime ces choses en les connaissant, c'est vouloir que les hommes aiment le vice. Que si nous prétendons les cacher, nous voulons donc qu'ils se trompent et qu'ils nous prennent pour autres que nous ne sommes en effet. Ainsi, de quelque côté que nous regardions cet amour, nous sommes injustes de le rechercher avec tant d'em'pressement.

Il est vrai qu'il n'est pas injuste que les. hommes aiment en nous ce que Dieu y a mis ; mais s'ils regardent ces choses comme étant à nous, nous sommes encore injustes de désirer cet amour, puisqu'ils ont tort de nous attribuer les dons de Dieu, comme Dous avons tort de nous les attribuer à noua-mêmes. Que s'ils les r^ardent comme de pures faveurs de Dieu que nous n'avons pas méritées, et que nous avons peut-être gâtées par le mauvais usage que nous en avons fait, leur amour est juste en cette manière; mais la complaisance que nous y avons ne l'est pas, puisque ce n'est pas cette justice qui nous platt, mais la pensée vaine qu'en quelque manière que ce soit nous sommes bien dans l'esprit de ces personnes, et qu'ils ont pour nous un regard d'estime sur lequel nous nous appuyjns pour nous regarder nous-mêmes avec plus d'estime.

Y ayant donc tant de danger dans l'amour des créatures , il semble que l'instinct de la charité soit de l'éviter, de peur que ce regard secret ne corrompe nos meilleures actions. C'est ce qui a fait tant rechercher la solitude aux saints, et qui la rend si utile à tout le monde. Car en nous séparant des créatures, on se prive de la vue de leurs jugements , de la vaine complaisance dans leur estime, et de la mauvaise recherche de leur affection.

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