‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 113 sur 196 · S70 D£ LA CIVILITÉ · texte numérisé non relu

S70 D£ LA CIVILITÉ

' Toutes les amitiés humaines seront anéanties par la mort, et nous entrerons tous à ce moment dans une solitude étemelle, où toutes nos attaches seront rompues. Car les méchants mêmes seroQt détachés les uns des autres, parce qu'ils n'auront les uns pour les autres que de l'aversion et de la haine. Et les bons seront tellement remplis de Dieu, qu'ils ne regarderont plus les créatures qu'en Dieu : ensorte que la vue qu'ils en auront ne troublera point leur solitude et leur repos par aucun regard qui les détourne tant soit peu de Dieu. Us ne les aimeront que par une effusion de l'amour qu'ils auront pour Dieu ; de sorte que se sera Dieu qu'ils aimeront en elles, et qu'ils verront, selon qu'il est écrit, que « Dieu jsera tout en tous «. > Que si la vie présente doit être une préparation à l'éternelle, de faut-il pas tâcher de se détacher les uns des autres dès ce monde, et s'accoutumer autant qu'on peut à se contenter de Dieu en se privant de toutes ces satisfactions humaines et de tous ces témoignages de tendresse, qui ne contentent que l'amour-propre, en se réduisant les uns envers les autres aux services réels, et qui peuvent contribuer quelque chose au bien de nos âmes?

Si l'amour des créatures est un appui que notre faiblesse recherche, comme nous devons tâcher de devenir forts, ne faut-il pas s'efforcer aussi de nous priver de ces appuis humains, pour nous appuyer davantage sur Dieu même? Car ces appuis ont cela de mauvais, qu'en soutenant notre faiblesse, ils l'entretiennent et l'augmentent, parce qu'en se nourrissant de ce pain de l'amourpropre, on se dégoûte du pain solide de la justice et de la volonté de Dieu, qui est la source de la force chrétienne.

La force d'un corps n'est pas de n'avoir point besoin de son appui naturel qui est la terre ; mais c'est de n'avoir besoin que de la terre, et de se pouvoir passer de tous les autres appuis étrangers. Ainsi la force d'une âme est de ne s'appuyer sur aucune créature, et de se contenter de son appui naturel qui est Dieu. H suffit à une âme qui est forte, de savoir que Dieu la voit, qu'elle est dans son ordre, et qu'elle exécute sa volonté. Ce pain la nourrit, la soutient, la fortifie et lui tient lieu de tout. Et c'est aussi ce que Jésus-Christ nous a voulu enseigner lorsqu'il disait de luimême, que sa nourriture était d'accomplir la volonté de son Vête : Meus dbus est ut faciam voluntatem Patris met ».

Heureux ceux qui se nourrissent de ce pain, et cpii eh font leur*

(a) 1. Cor.j XV, 28. (jb) /mm., iv, 34,

CHRËTi£NN£. , 271

<lélices : car ce pain ne leur peut jamais oianquer ! Que toutes les créatures les abandonnent; qu'ils soirat accablés de misères et de maladies ; qu'ils soient chargés d'opprobres et d'ignominiei de k part des hommes; ils ont toujours cette nourriture qui les fortifie, qui les soutient et qui les console- Car ils voient toujours la volonté de Dieu partout ; ils savent qu'elle est pleine de justice et de miséricorde, et cela leur suffit. C'est cette maison bâtie sur le roc qui ne peut être ébranlée par les vents, par les pluies et par les tempêtes. C'est cette maison du juste remplie de force, dont il est dit : DwfimjuHi plurima fortitudo ". C'est à quoi nous exhorte le Sage quand il nous ordonne de nous joindre à Dieu, conjungere Deo*^ : car qui est joint à Dieu par l'amour de sa volonté, est plus fort que tous les hommes, puisqu'il a pour soi toute la force de Dieu.

Il faut tendre à cette force ; il faut aspirer à goûter cette nourriture ; mais comme on ne fortifie le corps des enfants qu'en l'accoutumant à marcher sans appui, et en le privant des viandes de l'enfance, pour le nourrir des viandes plus fortes et plus solides ; il semble aussi qu'on ne peut parvenir à la force chrétienne qu'en se privant de tous ces appuis que nous trouvons dans la complaisance et l'amour des créatures, et en nous accoutumant à nom passer de Dieu seul.

Il semble donc qu'on doive conclure de tout cela que nous ne devons désirer ni l'amour des créatures, ni les témoignages qu'elles nous en rendent ; qu'elles nous font plaisir de nous oublier ; que leur indifférence nous est favorable ; que leur affection même nous est dangereuse. Mais faut-il conclure aussi que nous devons les traiter de même avec indifférence, qu'il faut retrancher toutes les civilités non nécessaires, et se réduire envers les autres aux seuls offices de charité ? On pourrait croire que c'est une conséquence des mêmes preuves. Car nous les devons aimer comme nous nous aimons nous-mêmes ; et nous ne leur devons pas souhaiter ce*que nous croyons dangereux pour nous. Ainsi nous deviendrons inci* vils et sauvages par principe de conscience. Cependant cela parait contraire à l'esprit et à la pratique de tous les saints, qui ont été pleins de tendresse pour leurs amis, et qui n'ont point retenu Peffusion de leur charité, même dans les occasions où il ne paraissait pas si nécessaire de la témoigner. 11 n'y a rien de (Àus tendre que saint Paulin, saint Augustin et saint Bernard. Il fa«t

(a) Prw.t XV, 6. {b} Bccl., li, 5.

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donc craiodre quo nous ne poussions ces maximes trop loin; et c'est ce qui nous oblige d'examiner si la charité n'a point de motifs et de raisons qui la puissent porter à pratiquer les devoirs de la civilité du monde, et si elle ne peut point faire très purement et très sincèrement ce que les gens du monde font par un esprit d'intérêt et 'avec déguisement.

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