CHAPITRE III
Comment la charité peut prendre part aux devoirs de la d^ité.
Et premièrement en ce qui regarde la sincérité, la charité i^e doit point appréhender de la blesser dans les civilités qu'elle rend au prochain. Et l'on peut dire qu'à cet égard il n'appartient qu'à la charité d'être civile, parce qu'il n'y a qu'elle qui le puisse être sincèrement. Car honorant et aimant, comme elle fait, Jésus-Christ, même dans le prochain , peut- elle craindre de l'honorer ou de l'aimer avec excès ? Que si nous ne ressentons pas toujours pour les autres toute la tendresse que nous leur faisons paraître, il suffit que nous soyons convaincus que nous la devrions ressentir, et que nous tâchions de l'acquérir par ces témoignages même d'affection que nous leur rendons. Car cela fait qu'ils ne sont point faux et trompeurs, puisqu'ils sont conformes à notre désir et à notre inclination.
Il n'y a aussi que la charité qui nous fournisse des raisons générales d'aimer tous lès hommes et de nous soumettre à eux. L'amourpropre ne nous fait aimer que ceux qui nous aiment et qui nous sont utiles; il ne nous assujettit qu'à ceux qui sont plus puissants que nous, et il nous porte au contraire à vouloir dominer sur tous les autres autant qu'il nous est possible. Mais la charité embrasse tous les hommes dans son amour et dans sa soumission ; elle les regarde tous comme les ouvrages du Dieu qu'elle adore, comme rachetés du sang de son Sauveur, comme appelés au royaume où elle aspire. Et ces qualités lui sufQsent pour les aimer, et même pour nous les faire regarder comme nos maîtres, puisque nous nous devons tenir trop heureux de servir dans les moindres choses les membres de Jésus-Christ et les élus de Dieu ; elle possède donc en elle les vraies sources de la civilité, qui sont un amour et une soumission intérieure envers les autres ; et quand elles les fait paraître au dehors, ce n'est qu'une eflfusion toute naturelle des mouvements qu'elle imprime dans le cœur.
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La civilité consiste à céder aux autres , autaht qiie l^ordre du inonde le peut permettre, à les préférer à soi, à les considérer audessus de soi. L'orgueil qui nous rabaisse effectivement au-dessous d'eux, ne le peut souffrir ; mais la charité qui nous relève au-dessus de plusieurs, n'a point de peine à se rabaisser dé cette sorte, non par grimace ou déguisement, mais par un jugement véritable qu'eue nous fait porter de nous-mêmes. Écoutons ce que dit le sage: « Voici, dit-il, les paroles d'un homme avec qui Dieu est, et qui étant fortifié par la présence de Dieu qui les remplit, a dit: (ce sera donc le langage de la charité que nous allons entendre, puisque c'est ce qui sort d'un cœur plein de Dieu; que dîra-t-il donc?) Je suis le plus fou de tous les hommes et la sagesse des hommes n'est point avec moi ; je n'ai point appris la sagesse, et je ne connais point la science des saints : Stultissimus sum virorum, el sapierUia hominum non est mecum; non didici sapientiamy et non novi scientiam Sanctorum'', Cette plénitude de Dieu se termine à lai faire connaître la profondeur de son ignorance et de son néant, et à faire qu'il se regarde comme le plus misérable de tous les hommes; et cette connaissance n'est point fausse, parce qu'elle a pour objet ce qui lui convient par la nature selon laquelle il est vrai que les plus justes n'ont pas moins de corruption que les plus méchants, et que lui faisant voir ses défauts de plus près que ceux des autres, il peut dire véritablement qu'ils sont plus grands à ses yeux; comme nous disons que la lune est plus grande que les étoiles, parce qu'elle nous paraît telle en la voyant de plus près.
La charité a donc tout ce qui lui est nécessaire pour être sincèrement civile, et l'on peut dire qu'elle enferme une civilité intérieure envers tous les hommes, qui leur serait infiniment agréable s'ils la voyaient. Mais est-il bon de la leur faire paraître, et peuton avoir des motifs légitimes de la produire au dehors, puisque celui d'attirer leur affection pour s'y plaire est mauvais et corrompu? Il est vrai que s'il n'y avait que celui-là, elle se porterait plutôt à cacher son affection qu'à la découvrir; mais elle en a beaucoup d'autres, et le premier est, qu'en se répandant en ces témoignages extérieurs d'amitié envers les hommes , elle se nourrit et se fortifie elle-même. Elle fait paraître qu'elle les aime, afin de les aimer davantage^. Car la charité est un feu qui a besoin d'air et de matière, et qui s'éteint bientôt s'il est toujours étouffé. C'est une vertu qui a besoin d'être exercée comme les autres; ainsi,
(a^ Prov., YXX, liaetS,