‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 118 sur 196 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Moyen d'tecorder ces oontmiétéi apparentes. Règles qu'on doit garder dans la

pratique de la civilité.

Voilà donc un combat, non de vices, mais de vertus. Il faut rechercher l'affection des hommes, en leur en témoignant par des devoirs de civilité pour les si^rvir, pour entretenir l'union avec eux, pour empêcher qu'ils ne s'éloignent de nous et que la charité ne s'éteigne avec eux, pour augmenter et pour nourrir la charité dans nous-mêmes, pour pratiquer diverses vertus. Il faut se priver de la recherche de l'affection des hommes et de tout ce qui l'attire ; parce que c'est une tentation pour nous, parce que ces complaisances huînaines nous entretiennent dans une faiblesse spirituelle, parce que nous devons tendre dès cette vie à nous contenter de Dieu seul et à nous détacher de tout le reste. Ce sont des raisons spirituelles de part et d'autre ; mais qui sont celles qui le doivent emporter? Il est assez difficile de le décider. On trouvera que les saints ont suivi tantôt les unes et tantôt les autres. Voici néanmoins quelques règles qu'il semble que l'on y pourrait garder.

Lorsqu'il y a peu d'espérance de pouvoir servir certaines per-» sonnes, que nous n'en sommes pas chargés, que le commerce que nous pouvons avoir avec elles nous peuè nifire, quand ce ne serait que par le temps qu'il y faudrait employer, il faut se contenter à leur égard des devoirs indispensables de civilité, qui les scandaliseraient si l'on y manquait, et il faut retrancher tous ceux qui n*auf aient pour but que de leur plaire et de former une liaison particulière avec elles.

Quand on est attiré à une solitude extraordinaire, et qu'on reconnaît que cette solitude nous attache à Dieu sans nous attacher à nous-mêmes, et sans nous porter à l'indifférence pour nos amis, on a plus de liberté de se soustraire aux commerces de civilité qui ne sont pas absolument nécessaires, pourvu que notre genre de vie nous serve d'excuse, et que notre retraite soit si uniforme qu'elle ne donne point de lieu de nous accuser que ce soit par mépris et par indifférence que nous ne rendons pas ces devoirs aux autres.

Mais si nous menons une vie commune; si nous conservons par nécessité diverses liaisons avec le monde; si la solitude entière ne nous est pas propre ; si nous avons besoin nous-mêmes de quelques

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consolations humaines ; si nous avons contracté dans Tordre de Dieu diverses unions avec {^usieurs personnes auxquelles il n'est pas bon de renoncer, il parait beaucoup plus avantageux de prendre Tautre conduite, qui est de ménager les occasions de leur témoigner de l'affection et de se faire aimer d'eux.

Il faut seulement tâcher que notre civilité soit différente de celle des gens du monde ; qu'elle soit toute véritable el toute sincère ; qu'elle ne soit ni légère ni flatteuse ; qu'elle ne se répande point en paroles, en compliments, en louantes ; qu'elle ne nous emporte pas une partie considérable de notre temps; qu'elle ne soit pas une source d'amusements et d'inutilités ; qu'elle inspire la piété, et qu'elle ressente la modestie ; et que si elle fait paraître aux hommes la bonté et la douceur de Jésus-Christ, ce ne soit que pour leur inspirer la fuite et l'aversion de l'esprit du monde, et pour les porter à mener une vie toute chrétienne.

Il ne faut pas néanmoins prendre jamais pour règle générale de pratiquer la civilité envers tout le monde; car il y a des gens dont on ne saurait se défaire que par quelque espèce d'incivilité, et qui nous accableraient de visites et de billets, si on leur témoignait de la complaisance. Il faut donc, par nécessité, faire paraître à ces personnes quelque froideur, de peur qu'ils ne nous ravissent ce que nous avons de plus précieux, qui est notre temps. Si l'on peut se soustraire à ce commerce inutile sans leur donner sujet de se plaindre, à la bonne heure : mais si l'on ne le peut, il vaut mieux qu'ils se plaignent de nous, que non pas que l'on nous puisse reprocher avec justice ce que dit PÉcriture : Que les étrangers ont dévoré tout ce qui était de plus nécessaire pour soutenir notre vie, sans que nous nous en soyons aperçus. Comederunt alimi robur ejus, et nescwit « *.

(s) Osée, m, 9.

NOTES

Note f , page 273. — Un des écrivains les plus populaires de ce temps, Silvio Pellico, a dit de même : « Soyez affable pour tous ceux à qui vous avez à faire. Cette affabilité, en vous donnant des manières bienveillantes, vous dispose véritablement à aimer. Celui qui prend un air bourru, soupçonneux, méprisant, ouvre son âme i la malveillance. L'impolitesse engendre des maux qui sont graves ; elle gâte le cœur de celui qui s'y abandonne ; elle irrite ou elle afflige les autres. » Des Devoirs des hommes^ ch. XXVIII, trad. de M. Antoine de Latour.

Note 2, page 278.— Comparez l*£ssai qui précède et le chapitre XV da Traité des moyens de conserver la paix avec les hommes. Il y aurait aussi i glaner quelques aperçus dans un chapitre des Caractères de La Bruyère^ De la société et de la conversation.

Nolile anle tempus judicare, quoadusque veniat Domlnus,

1, Cor.t IV, V. 6.

Ne j ugez point avant le tempg jusqu'à ce que le Seigneur vienne.

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