‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 13 sur 196 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Qne le précepte eonnait-toi toi-même vient plntftt de IMmpatieace des hommes à l'égard des défont des autres, que d'mi désir sincère de se connaître euxmêmes.

Cette aversion si constante et si uniforme qui se trouve parmi les hommes pour les vérités qui les découvrent à eux-mêmes, et celte inclination si générale à éviter la vue de leurs défauts comme leur plus grand malheur, donnent aussi sujet de croire que cette maxime commune qui les rappelle à eux-mêmes et qui leur ordonne de se connaître, Nosce te ipsum, n'est pas formée sur une lumière commune, qui leur persuade que cette connaissance est un bien pour eux et qui la leui: fait désirer ; mais qu'elle pourrait bien avoir sa source dans la malignité du cœur de chacun en particulier, qui, se sentant incommodé de la vanité et de l'injustice qu'il remarque dans les autres, leur ordonne de désirer et de rechercher pour eux cette connaissance qu'il ne cherche et ne désire pas pour soi. ,

(s) Angiist.

donne aax autres; mais ces applications froides et spéculatives sont encore bien éloignées d'un désir effectif de travailler à acquérir cette connaissance. Et après tout, les raisons humaines qui nous y peuvent porter ne sont guère capables de nous faire surmonter l'éloignement naturel que nous en avons. Quiconque ne se regarde que par rapport à la .vie présente est malheureux, soit qu'il se connaisse ou qu'il ne se connaisse pas. Il Test plus réellement en ne se connaissant pas, mais il sent plus son malheur en se connaissant; et le sensible l'emporte d'ordinaire sur le réel, parce qu'il fait impression sur les sens, au lieu que les réalités insensibles n'agissent que sur la raison. Or la raison, lorsqu'elle combat les inclinations de l'amour- propre,- n'est pas d'un grand usage dan^ la conduite de la vie; et après tout, la mort, qui met fin à toute l'imprudence et à toute la sagesse des hommes, rend l'avantage de l'une au-dessus de Tautre si p«u considérable, qu'elle ôte l'envie • de le rechercher avec ardeur, ce qui failt dire à Salomon poui* exprimer ce sentiment humain : « Qu'il a dit en lui-même : Si je dois mourir, que me servira de m'étre appliqué à la sagesse"?» Tout avantage qui ne regarde que la vie présente ne vaut presque pas la peine qu'on travaille à l'acquérir, parce que cette vie n'est qu'un instant qui ne mérite pas qu'on en délibère.

Nous ne trouverons donc point dans notre propre nature ni d'inclination qui la porte à s'appliquer à la connaissance dé soimême, ni de motifs bien puissants qui la lui fassent désirer; mais si nous y joignons les lumières de la foi, la nécessité de ce devoir nous paraîtra si pressante, qu'on aura peine à comprendre qu'il y ait des chrétiens qui veulent bien vivre dans l'ignorance d'euxmêmes et de leur état; car cette foi nous apprend que c'est en vain que nous fuyens de nous connaître, que cette vue nous est inévitable, puisque Dieu ouvrira les yeux à tous les hommes pour se voir tels qu'ils sont, mais avec cette. horrible différence, que ceux qui n'auront pas voulu se connaître dans ce monde-ci, se verront malgré eux, dans toute l'éternité, d'une vue qui les comblera de rage et dé désespoir ; au lieu que ceux qui n'auront pas évité de se voir en cette vie, et qui auront travaillé par ce moyen à détruire en eux ce qui déplaît à Dieu, ne verront plus rien en eux pour jamais qui ne leur cause de la joie, ou plutôt ils s'oublieront heureusement pour toute l'éternité, parce qu'ils ne verront plus que Dieu en eux et dans toutes les créatures. Nous n'avons donc qu'à

(o) Eççl.f ç. », T, 15,

choisir, oo de travaîlter à nous connaître en ce monde, ou d'être à jamais notre propre supplice, en éprouvant Teffet de cette terrible menace que Dieu fait à tous les méchants : Arguam fe, et statuam contra fadem tuam. «Je te reprendrai, et je te remettrai devant tes yeux «.»

Qai peut concevoir quel sera le désespoir d'une âme malheureuse qui, après avoir fui toute sa vie de se voir et de se connaître, sera tout d'un coup attachée et collée à cet objet pour toute l'éternité, sans espérance de s'en pouvoir jamais détourner un seul moment; qui aura continuellement devant les yeux tous ses crimes, sans pouvoir ni les détruire ni s'empêcher de les voir? C'est la punition inévitable de cet oubli volontaire de soi-même. Il faut ou travailler sincèrement à se connaître durant cette vie, ou se connaître éternellement en l'autre de cette horrible manière; il n'y a point de milieu. La raison ni la foi n'ont sans doute pas de peine à prendre parti ; mais comme nous sommes portés à cet oubli par on poids très violent et qui entraîne presque tout le monde, il est utile de fortifier sa foi et de soutenir sa raison par toutes les considérations qui nous découvrent les avantages de cette connais sance, conmie sont celles que nous marquerons ici.

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