‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 124 sur 196 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

CoBunent U fitiit combattra dlnetementla témérité de nos Jugements.

Cest par ces moyens et par d'autres semblables, que le désir <^8e corriger fait inventer à ceux en qui il est vif et sincère; que l'on peut remédier aux causes des jugements téméraires; mais il hvt aussi les combattre plus directement en s'appliquant à les <Uooatrir par la lumière de la vérité. i

On trouvera dans celte recherche qu'il y a d'ordinaire quelque chose de clair dans ce qui nous engage dans l'erreur ; mais que notre témérité consiste en ce que notre jugement va plus loin que notre vue, et que nous ne prenons pas garde que nous y enfermons des choses que nous ne voyons pas, c'est-à-dire qui ne sont Pw évidentes >•

On coMiamne» par exemple, certainf^ actions, parée qu'il est

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clair qu'elles sont ordinairement mauvaises, et l^on ne prend pas garde qu'elles peuvent être accompagnées de quelques circonstances extraordinaires qui les justifient.

Or, pour juger équitablement, il ne suffit pas de connaître la vérité dans de certaines bornes, il la faut connattre dans toute son étendue. Ainsi quand il s'agit de condamner quelque action ou quelque autre chose, il faut se demander à soi-même si cette action ou cette chose ne peut être bonne en aucune rencontre, et examiner ensuite non pas si les circonstances qui la pourraient rendre bonne s'y trouvent effectivement, mais si l'on est bien assuré qu'elles ne s'y trouvent pas.

Car il faut toujours avoir dans l'esprit qu'il suffit, pour ne pas juger, de n'être pas assuré de la faute; mais que, pour juger, il faut qu'il ne manque rien à la certitude que nous en avons'.

Si l'on avait soin de se faire souvent ces sortes de questions, on retrancherait une grande partie des jugements téméraires qui ne se cachent à nous que parce que nous ne vouions pas y faire réflexion. i

De plus, comme l'on fonde souvent ses jugements sur les propositions générales qui ne sont vraies qu'avec de certaines limitations, souvent aussi on devine témérairement les intentions cachées, en supposant qu'une action extérieure dont on est choqué a été faite par un certain dessein, et l'on ne prend pas garde qu'une même action extérieure peut naître d'un grand nombre d'intentions différentes, et que nous sommes même incapables de comprendre la diversité infinie des ressorts et des vues qui l'ont pu produire.

C'est pourquoi il n'y a point de jugements plus visiblement téméraires que ceux par lesquels nous prétendons pénétrer ainsi les motifs et les intentions des autres, principalement lorsque noas leur en attribuons qu'ils désavouent ; et l'on peut dire même qu'il y a quelque chose de plus injurieux à Dieu dans ces sortes de jugements que dans les autres, parce qu'il s^est particulièrement réservé la connaissance du secret des cœurs, et qu'il ne l'a donnée ni aux démons ni aux anges mêmes, selon les Pères.

Il arrive encore souvent que ne se trompant pas absolument en condamnant certaines choses, parce qu'elles sont en effet mauvaises, on porte néanmoins son jugement trop loin, en déterminant en quel degré elles le sont, et c'est une témérité visible; car il n'y a que Dieu qui sache la mesure de nos fautes, y ayant mille choses inconnues aux hommes qui les diminuent ou les augmentent. Sou-

vent ce que nous prenons pour un grand péché n'en est pas un si grand qu'on le croit, parce que le défaut de lumière, l'inapplication, la bonne intention, les ténèbres d'une tentation violente, le rendront beaucoup moindre devant Dieu ; Qt souvent, au contraire, des fautes que Ton regarde comme très légères sont très considérabies au jugement de Dieu par le mauvais fond dont elles naissent.

C'est encore une espèce de jugement téméraire lorsque l'on regarde certaines fautes dans le prochain comme fixes et subsistantes, quoique l'on ne soit pas assuré si elles subsistent à l'égard de Dieu, et si elles ne sont point ou détruites par la pénitence, ou couvertes par une abondance de charité ; car c'est encore passer les bornes de la lumière humaine, et juger de ce que l'on ne voit pas. Tout ce que l'on peut dire de ces personnes, en cas que l'on soit obligé d'en parler, c'est qu'elles ont commis telle ou telle faute : mais qu'on ne voit pas si elles ne la réparent point par la pénitence, par la charité, et par les autres voies que Dieu nous a données pour les effacer. Ainsi les jugements que nous faisons, ou que cette personne est très coupable, ou qu'elle est moins agréable à Dieu qu'une autre, sont téméraires et injustes.

Car il faut remarquer qu'ordinairement on ne se contente pas déjuger des actions particulières, mais que l'on forme un jugement absolu des personnes mêmes. On regarde les unes comme imparfaites et méprisables, et les autres comme dignes d'estime. On dit des unes qu'elles ne sont bonnes à rien, et l'on relève les autres <iomme de fort grands sujets. Or, souvent il n'y a rien de plus téméraire que ces sortes de jugements; car il y a des personnes qni font peu paraître ce qu'elles ont de bon, et d'autres où il paraît plus de bien qu'elles n'en ont. Il y en a qui ont des défauts plus visibles et plus importuns aux autres, qui ne laissent pas d'avoir un fond de lumière et d'équité, et une attache à leurs devoirs essentiels qui les soutient dans les occasions importantes : et d'autres, au contraire, qui, faisant peu de fautes extérieures, ont un certain défaut de raison et de lumière, ou certains intérêts secrets qu'elles ne connaissent pas elles-mêmes, qui produisent de grands renversements dans les grandes occasions. Il n'y a que Dieu qui puisse discerner ces différentes dispositions : mais plus les hommes sont obligés de reconnaître leur ignorance et leurs ténèbres en ce point, plus ils devraient être retenus dans la comparaison qu'ils font des personnes et dans les jugements qu'ils en portent sur leurs actions particulières.

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