CHAPITRE VI
Combien il est difficile d'éviter les jugements téméraires quand on les fonde
* sur des rapports.
S'il est difficile d'éviter la témérité des jugements, lorsqu'on est soi-même témoin des choses dont on juse, et que Ton se fonde sur sa propre lumière, il Test encore beaucoup plus quand on se fonde sur le rapport et sur la lumière des autres; car, outre qu'on en a bien moins d'évidence, on se laisse encore aller avec pluâ de liberté à juger, comme si le péché ne regardait que celui qai forme le premier jugement et qui le communique aux autres. Cependant il n'en est pas ainsi. Les rapports qu'on nous fait du prochain ne tiennent lieu que de signes sur lesquels nous devons juger. 11 y en a de certains et d'incertains. Et comme l'on peut s'arrêter à ceux que l'on a droit de juger certains, c'est aussi juger témérairement que de juger sur ceux qui ne le sont pas.
Or, non-seulement iL y a des rapports incertains, mais ils le sont presque tous. Et dès qu'on approfondit les choses on ne manque guère de trouver du plus ou du moins. La passion et le peu de justesse d'esprit altèrent presque toujours la vérité dans les discours que les hommes font les uns des autres. Ceux qui paraissent les plus sincères, et que l'on ne saurait soupçonner de mensonge et d'imposture, ne laissent pas de nous tromper, parce quUls se trompent souvent les premiers. Il y en a qui mêlent partout leurs ré* flexions et leurs jugements comme des faits, et qui, ne distinguant point entre ce quUl y a d'effectif dans les choses qu'ils rapportent, et les raisonnements qu'ils font sur ces mêmes choses, ne font de tout cela qu'un même corps d'histoire. Ainsi, on ne peut presque faire aucun fondement certain sur ce que les hommes rapportent: et comme on est téméraire quand on juge sur des signes incertainsi et que la plupart des rapports sont de ce genre, il s'ensuit qtfe la plupart des jugements fondés sur ces rapports sont téméraires^.