‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 126 sur 196 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Résolntion d'une difficulté qui semble obliger les hommes à ne Juger jamais

sur des rapports.

11 semble qu'on doive conclure de là qu'il ne faut donc croire les hommes en rien, et qu'il faut tout examiner par aoi-mème quand on ne peut pas s'abstenir de juger. Cependant il est dair

que te conuneroe de la vie et la société établie entre tous les hommes ne le permettent pas. Il faut nécessairement fonder sur le rapport des hommes une infinité de choses, et même les plus importantes, jusqu'à décider souvent par là de leur vie et de leur mort. On condamne un homme à la mort sur la déposition de deux témoins-; on reçoit les uns aux charges de PËglise et de l'Etat, et on en exclut les autres sur les témoignages qu'on en rend. £t ces témoignages ne sont que des Rapports, entre lesquels on ne peut nier qu'il n'y en ait de fort incertains. Comment donc accorder l'obligation indispensable de ne juger que sur des signes certains, avec la nécessité où l'on est de s'arrêter sou« vent aux rapports que les hommes font les uns des autres ?

Cette difficulté se résout en distinguant la lumière suffisante pour agir, de celle qui est nécessaire pour porter un jugement absolu de la vérité des choses. Il suffît, pour fonder sa conduite sur an rapport, de n'avoir pas de moyen pour s'éclaircir davan* tage de la vérité, et d'être obligé néanmoins d'agir. Je suis obligé de pourvoir à une charge. On me présente un homme dont dea gens de bien me rendent de bons témoignages. Je sais que ces témoignages sont incertains, et je les prends même pour tels; mais parce que je n'ai point de voie pour avoir une plus grande certitude, celle-là doit suffire pour me déterminer à agir, supposé qu'il soit nécessaire que je le fasse. Et ce jugement, sur lequel ces sortes d'actions sont fondées, n'est point incertain, parce qu'il n'enferme autre chose, sinon que l'on a pris les plus grandes assuniices qu'on a pu du mérite de ceux qu'on choisit.

Ainsi un juge qui condamne un accusé ne fait point de jugement téméraire, quand même il condamnerait un innocent, parce qu'il ne juge pas absolument qu'il soit coupable, mais seulement qu'il est convaincu de l'être selon les formes de la justice.

Ainsi, une abbesse qui exclut une fille d'un monastère sur le témoignage de celle à qui la conduite de cette fille a été commise, ne iait point de jugement téméraire, parce qu'elle ne juge pas absolument que cette fille mérite l'exclusion, mais ^ulement que celle à qui elle s'en doit rapporter en ayant ainsi jugé, la volonté de Dieu n'est pas qu'elle demeure dans ce monastère.

On peut juger de même qu'il n'est pas de la prudence de se servir de telles et telles personnes dont' on aura entendu faire quelque rapport désavantageux, sans juger pour cela que le rap<port soit véritable. Il suffît que nous ne sachions pas qu'if soit faai, pour nous donner droit d'user de cette précaution.

209 bfis jugemeKts

Car il faut mettre une très grande différence entre les jugétnetits absolus, par lesquels on condamne une personne, et les précau^ tiens raisonnables dont on peut user à son égard sans en juger. 11 faut une certitude entière pour la condamnation absolue; mais les signes et les preuves apparentes sont des motifs suffisants pour prendre de justes précautions.

On m'a dit, par exemple, qu'un homme est un fourbe, et ceux qui me l'ont dit sont des gens croyables. Je n'ai pas droit pour cela de le condamner, ni de le traiter de fourbe et d'infidèle; mais il ne m'est pas défendu de craindre de m'engager avec lui, et d'y regarder de plus près que je ne ferais en traitant avec un autre.

A la vérité il est injuste de former un jugement absolu qu'un homme est coupable, sur un signe qui n'est pas certain ; mais il est impossible aussi de le juger certainement innocent, lorsqu'il y a contre lui des conjectures assez fortes, et que rien ne détruit. Or, les rapports des personnes que l'on croit sincères, tiennent lieu de conjectures. Ils mettent donc nécessairement l'esprit dans le doute, et quand on y est, il n'est pas défendu d'agir conformément à cet état, quoiqu'il ne soit pas permis de juger absolument en cet état.

Voilà le parti qu'il y a à prendre dans ces rencontres où Ton est forcé d'agir, quoiqu'on n'ait point de lumière certaine dans l'esprit ; mais hors de cette nécessité, il faut ordinairement peu déférer aux rapports qu'on nous fait, parce qu'il y en a peu d'exactement véritables, comme l'expérience nous le confirmerait incessamment, si nous avions soin de le remarquer. On doit même souhaiter de ne se trouver jamais obligé d'agir sur ces sortes de fondements. On doit ajouter le moins de croyance que l'on peut à ces rapports, et tenir toujours son esprit dans la disposition de recevoir avec joie une impression contraire, au cas qu'il arrive par quelque rencontre que l'on apprenne quelque chose qui les détruise.

Mais quoique la défiance qu'on peut concevoir sur les rapports qu'on nous fait des actions du prochain ne soit pas absolument défendue, comme je l'ai déjà dit, et qu'elle soit inévitable et involontaire, il n'est pas toujours permis de la communiquer aux autres, parce qu'il y a peu de gens qui en demeurent là, et qui ne portent la défiance jusqu'à la condamnation, et qu'il y en a encore moins qui se puissent empêcher d'en faire part à d'autres à leur tour ; outre qu'on ne répare pas aisément ces impressions désavantageuses, comme on y est obligé, quand on vient à être (claire

de l'innocence de ceux qu'on a ainsi décriés, et que l'esprit de ceux qui ont été frappés de ces soupçons y conserve toujours de la pente, et est porté à prendre en mauvaise part des actions indifférentes d'elles-mêmes, et à les rapporter à la prévention qu'on lui a donnée. Ainsi il faut de grandes raisons pour être en droit de communiquer à d'autres ces bruits et ces rapports qui ne sont pas tout-à-fait cer^ins, et qui donnent lieu de concevoir des soupçons. Il faut que celui à qui on les découvre ait un intérêt notable d'en être averti ; il faut que l'on soit assuré de sa discrétion, et que de plus on ait soin de parler de telle manière et avec tant de modération, qu'on ne le porte pas à former un jugement fixe et arrêté.

Voilà une partie de ce que l'on peut dire sur ces sortes déjuge* ments téméraires dont les personnes de piété font scrupule quand elles s'aperçoivent qu'elles y sont tombées ; mais il y en a d'autres auxquels on ne fait presque point de réflexion, qui ne laissent pas d'être aussi dangereux, et qui ne corrompent gbère moins l'esprit de ceux à qui on les communique.

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