CHAPITRE VIII
Qu'il n'est pas pennis de juger témérairement des morts ni de nous>mêm<'s. Qu'il n'est pas permis non plus de juger témérairement en bien. Mauvaises idtes de ces jugements téméraires en bien.
Premièrement, on s'imagine que les jugements téméraires ne se doivent éviter qu'à l'égard des vivants, et qu'après que les gens sont morts, ils sont comme en proie aux jugements des hommes, parce que ces jugements ne sont plus capables de leur nuire. Mais cette pensée est très fausse, aussi bien que les raisons dont on se sert pour la colorer. Le jugement téméraire est mauvais essentiel* lement, parce qu'il est contraire à la vérité de Dieu ; et cette raison a lieu aussi bien à l'égard des morts que des vivants. Il n'est pas vrai, de plus, que nous soyons entièrement séparés d'eux. Si le commerce que nous avons ici entre nous est cessé à leur égard, la liaison que nous avons avec eux ne laisse pas de subsister ; ils sont toujours nos frères et membres du même corps quand ils sont à Dieu, comme nous devons le présumer ; et tant s'en faut que nous ayons plus de droit à les condamner, parce qu'ils soîit morts, que nous en avons au contraire beaucoup moins, puisque le temps de l'autre vie est proprement celui où Dieu exerce son jugement, et où celui des hommes n'a point de lieu.
2. Non-seulement il no\is est défendu de juger des autres, soit qu'ils soient morts ou vivants, parce qu'ils ont leur juge, qui est Dieu, mais il nous est même défendu de juger de nous-mêmes dans les choses où nous ne nous connaissons pas. Il s'en passe une infinité de cette sorte dans notre cœur qu'il faut abandonner au jugement de Dieu, parce que nous ne ferions que nous embarrasser inutilement si nous les voulions discerner, «et qu'il ne nous est jamais permis de passer dans nos jugements les bornes de notre lumière. Il y a seulement cette différence entre la disposition où nous devons être à notre égard sur ce point, et celle où nous devons être pour les autres, que nous devons désirer de nous connaître dans tous nos défauts, et que nous devons au contraire être bien aises de n'avoir point à juger des autres, et d'ignorer tout ce qui nous obligerait de les condamner. Il faut que ce soit les ténèbres involontaires où nous sommes plongés qui nous empêchent de nous juger nous-mêmes, et il'faut au contraire que ce soit l'évidence qui nous force de juger les autres. Mais, soit à l'égard des autres ou de nous-mêmes, nous sommes obligés, par une même loi, de ne point juger de ce que nous ne connaissons pas avec assurance, et de rendre ce respect à la vérité de Dieu, de lui réserver le jugement des choses obscures.
3. On croit ordinairement que les jugements téméraires ne sont blâinables que lorsque l'on juge en mal, et que Ton condamne le prochain : et on ne fait aucun scrupule de juger témérairement en bien, parce qu'il n'y a point en cela de malignité. Mais si c'est une moindre faute, c'en est une néanmoins, parce que c'est toujours une action contraire à la vérité et la raison.
11 y a un milieu entre juger en mal et juger en bien, qui est de ne jnger point : entre blâmer et louer, qui est de ne faire ni l'un ni l'autre. Il faut de la connaissance pour juger en mal , il en faut aussi pour juger en bien et pour louer/ et ainsi ce qui convient à ceux qui n'en ont point, c'est de suspendre leur jugement.
Car, outre le respect que nous devons à la loi éternelle qui nous oblige de régler nos paroles selon notre lumière et de n'aller jamais au delà , nous somnies encore obligés à cette réserve par l'intérêt du prochain , puisque souvent on ne lui nuit pas moins par les louanges téméraires que par des condamnations mal fondées, parce que ces louanges inconsidérées portent à imiter ceux dont on fait tant d*état, et qu'on croit ne pouvoir manquer en suivant leur exemple ou leurs maximes : et c'est proprement antoriser leurs défauts et les rendre contagieux,
TÊMËRAIRBS. îfIS
Il ne faut donc pas croire que ce soit une petite faute que de louer un ecclésiastique qui ne /éside pas, qui amasse du bien, ou qui vit dans les divertissements du monde, principalement si on le loue en général, et que ces louanges ne soient pas bornées à quelques actions ou à quelques qualités particulières qui les méritent.
C'en est aussi une fort grande que de louer la piété d'une femme qui ne garde pas dans ses habits les règles d'une exacte modestie, qui passe son temps au jeu et dans les autres divertissements, et qui veille peu sur sa famille; car c'est tromper tout à la fois, et. celles qu'on loue de la sorte, parce qu'on leur fait croire par là qu'il n'y a rien à redire à leur conduite et que ces louanges contribuent à leur acquérir une vaine réputation dont elles se re* paissent, et celles devant qui on les loue, parce qu'on les porte à croire que l'état de ces femmes est bon et qu'elles ne sont pas obligées de se corriger des défauts qui leur sont communs avec elles, puisqu'ils n'empêchent pas qu'elles n'aient l'estime et l'approbation publiques.
Il faut faire état que l'on croit difficilement que Dieu blâme ce que les hommes louent, ou que si on le croit, on en est peu touché. Ainsi pour éviter le dommage que l'on peut causer aux autres en louant ce que Dieu blAme, il faut tâcher à se rendre exact à ne loaer que ce qu'il approuve.