‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 128 sur 196 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Jagements téméraires en matière de maximes et de règles de conduite, plus inconnus et pins dangereux que les autres.

Mais les jugements téméraires les plus inconnus de tous au commun du monde, sont ceux qui ont pour objet les règles de la conduite et de la morale; car il n'y a presque personne qui se fasse scrupule d'avancer dans Tentretien quantité de jugements de cette sorte, c*est-à dire des maximes sur les actions des hommes et sur les choses bonnes et mauvaises dont ils ne sont pas assurés, qu'ils n'ont jamais examinées , et qui sont souvent très dangereuses et très fausses.

Pour bien comprendre combien cette faute est grande, et quelles en sont les suites, il faut savoir que la loi de Dieu selou laquelle nous devons régler nos actions, n'est antre chose que la justice et la vérité éternelle qui prescrit tous les devoirs des hommes, et

qui fait qae les choses sont bonnes ou mauvaises, selon qu^elle les approuve ou qu'elle les condamne^ et que cette justice et celte vérité ne sont autre chose que Dieu môme : en sorte que de combattre la vérité et la justice, c'est combattre Dieu même et s'opposer à sa volonté. Or cette loi et cette justice éternelle à laquelle nous nous devons conformer, ne consiste pas seulement dans les préceptes généraux du Décalogue, et ne condamne pas seulement certains péchés grossiers qui sont connus de tous les chrétiens, comme de voler, de tuer, de rendre faux témoignage ; mais elle comprend encore toutes les conséquences qui se tirent de ces préceptes généraux, et particulièrement du commandement de l'amour de Dieu et du prochain : et ainsi elle défend généralement toutes sortes de péchés, quels qu'ils soient ; n'y en ayant point qui n'y soient contraires, et tous mêmes n'étant péchés que parce qu'ils y sont contraires.

Il y a peu de chrétiens qui ne connaissent, comme j'ai dit, les préceptes du Décalogue à l'égard de certains devoirs grossiers; mais il n'y en a aucun qui les connaisse parfaitement à Tégard de toutes les conséquences prochaines ou éloignées qui s'en tirent. Et c'est dans la pénétration plus ou moins profonde de ces conséquences, que consiste principalement celte diversité dedegrés de lumière qui se rencontre dans les chrétiens.

Or il faut savoir que lorsqu'ils ignorent quelques-unes de ces conséquences et que cette ignorance les y fait manquer, ils ne sont pas pour cela excusables ni exempts de faute , parce que cette ignorance ne vient que de leur cupidité qi^i les leur cache, et du peu de soin qu'ils ont eu de demander à Dieu la lumière qui leur était nécessaire pour connaître leur devoir, et enfin de ce qu'ils ne désirent pas assez de sortir de cette ignorance, qu'ils aiment leurs ténèbres, et que souvent ils sont bien aises de ne pas savoir les lois qu'ils n'ont pas envie d'observer.

Si nous avions le cœur pur, la loi de Dieu serait pour nous toute lumineuse, cette pureté porterait le jour partout, et nous verrions en toutes choses ce que Dieu désire de nous. Si nous ne la voyons donc pas, c'est Timpureté de notre cœur qui l'empêche et qui nous cause ces ténèbres.

Il est donc certain que cette ignorance n'excuse point les péchés que l'on commet contre la loi de Dieu , même dans ses conséquences les plus cachées, quoiqu'ils soient plus ou moins grands, selon que ces conséquences sont plus proches ou plus éloignées, plus claires ou plus obscures, qu'il est plus aisé ou plus difficile

de nous en instruire, et enfin selon que cette ignorance est plus ou moins volontaire.

Mais si l'on est coupable pour les moindres actions opposées à la loi de Dieu, on l'est encore plus quand on l'attaque et qu'on la combatdirectement en soutenant des maximes qui y sont contraires, car cette loi étant Dieu même et la vérité même, c'est combattre Dieu et la vérité que de la combattre; et tant s'en faut que cela puisse être quelquefois innocent, qu'il est impossible que Dieu Tapprocve parce que ce serait se désavouer soi-même.

Cependant, si l'on examine les discours des hommes, on les trouvera tous pleins de maximes contraires à la loi de Dieu. Les chrétiens charnels la combattent dans ses conséquences claires et prochaines. Quelques-uns de ceux mêmes qui veulent passer pour spirituels la combattent souvent dans les conséquences éloi« gnées et obscures. Enfin , il n'y a presque personne qui ne mesure cette loi divine à sa propre intelligence, et qui ne condamne tout ce qui lui en déplatt ou qu'il n'entend pas.

Combien trouve-t on, par exemple, de gens qui font profession de la religion catholique, qui ne se contentent pas de blâmer les vices des religieux, mais qui condamnent absolument la vie religieuse comme une vie de gens oisifs et inutiles ? A quoi bon, disentils, des gens qui s'amusent à chanter sans rien faire pour les autres? Et par là ils condamnent un genre de vie que l'esprit de Dieu a inspiré, que l'Église approuve et qui est très conforme à l'état de l'homme dans ce monde. Ils contredisent donc directement la vérité de Dieu, et tombent par conséquent dans un jugement très faux et très téméraire.

D'autres condamnent en général les grandes austérités et traitent ceux qui les pratiquent de gens insensés , et ils condamnent par là les principes de la religion qui obligent l'homme à une pé^ nitence continuelle et qui le portent à réparer ses fautes en les punissant sévèren^nt en ce monde.

Combien se mêle- 1- il de même, dans les discours, de maximes d'intérêt contraires aux règles que la loi de Dieu prescrit pour entrer dans toutes les charges, et principalement dans les charges ecclésiastiques?

Il est vrai que ceux qui font profession de piété ne tombent, pas dans des défauts si grossiers, mais ils ne prennent pas garde souvent qu'ils tombent en d'autres qui ne laissent pas d'être très importants.

. ils font agir Dieu à leur fantaisie, comme s'ils disposaient de sa

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miséricorde et de sa justice. Dieu pardonnera ces sortes de péchés, disent-ils. Dieu n'imputera pas ces sortes de fautes; il suffit, pour réparer tels ou tels péchés, de pratiquer telle ou telle chose. Ils bornent la vertu à ce qu'ils en connaissent, comme si la loi de Dieu ne pouvait aller plus loin que leur petite lumière. Ils parlent de la manière de conduire les âmes, comme s'ils en savaient toutes les règles. Ils approuvent les unes, ils condamnent le8 autres; ils disent que la conduite de certains directeurs est trop sévère; ils louent la douceur et l'indulgence des autres; ils mettent les gens en paix, sans savoir s'ils ont sujet d'être en paix ; ils donnent des assurances que Dieu ne donne point; ils décident une infinité de cas de la conduite ordinaire sans consulter personne et sans les examiner, en s'arrétant aux premières lueurs dont leur esprit est frappé. Qui ne voit que tout cela est téméraire et par conséquent mauvais?

L'excuse ordinaire de ceux qui en usent ainsi est qu'ils ne sont pas établis pour enseigner les autres, qu'ils disent ce qu'ils pensent, et que si on voulait parler si exactement, on ne parlerait point du tout ; qu'au reste personne ne défère à leurs sentiments, et qu'ainsi ils n'ont point à en répondre.

Mais ces excuses sont vaines et frivoles; car tant s'en faut qu'il soit plus permis d'avancer des maximes fausses, parce qu'on n'est pas établi pour enseigner les autres; qu'au contraire, comme ceux qui sont en cet état ont moins d'obligation de parler, ils ont moins d'excuse lorsqu'ils parlent témérairement Ceux qui sont dans un emploi qui les oblige déjuger de plusieurs choses, peuvent s'excuser sur la nécessité de leur engagement, s'il leur échappe quelquefois des décisions téméraires. Mais ceux qui n'y sont pas doivent être d'autant plus exacts à parler des choses dans la vérité, que leur propre emploi est de veiller sur eux-mêmes, et d'avoir une attention continuelle à leurs pensées et à leurs paroles.

Il n'est pas véritable non plus que cette exaqtitude aille si loin qu'en l'observant on ne puisse plus parler. Elle ne consiste qu'à ne rien avancer comme vrai dont on ne soit assuré, et à garder le silence sur ce que l'on ne sait pas et que Ton n'a pas examiné, ou à ne proposer au moins ses sentiments que par forme de doute, et plutôt pour s'en éclaircir que pour en instruire les autres Or il n'y a rien de fort gênant dans cette pratique, et elle devient même plas facile à mesure qu'on y est fidède; car, en examinant souvent les maximes que l'on avance, on devient plus ferme dans celles qui sont certaines, on se défait de celles qui ne le sont pas, et Ton

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apprend à proposer les unes et les antres selon le degré de certitude qu'elles ont et que Ton en doit avoir.

Enfin, il est très faux que ces maximes contraires à la vérité avancées par des personnes qui n*ont point d^autorité ne nuisent point aux autres, et que ceux qui les avancent n*en répondent p'ts.

Car toute fausseté est toujours capable de nuire, et principale-, ment celles qui regardent les mœurs, et qui sont des principes et des règles d'action Toute fausseté proposée fait son impression dans Tesprit lorsqu'elle n'est pas reconnue. Elle y est reçue avec approbation et ceux qui, l'ont ainsi reçue en sont plus disposés à la suivre dans leurs actions. Et comme les actions sont liées entre elles, et que les ténèbres attirent les ténèbres, quelque léger que soit un péché, il peut devenir le principe et la source de plusieurs autres.

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