CHAPITRE X
Retenue qu'on doit garder dans les jugements qu'on porte à T^gard des choses indifTérentes on humaines. Utilité du silence. Que la connaissance de Dieu et de JésusoChrist nous y porte.
Un homme de Dieu aussi pénétré qu'il le doit être de l'amour de la vérité, et de la crainte de la blesser, doit encore porter sa retenue plus avant dans ses jugements ; car il ne doit pas seulement s'absteùr d'avancer des propositions téméraires en ce qui regarde les loœQrs; mais dans les matières mêmes les plus indifférentes, dans les questions purement philosophiques, dans les histoires, dans les jugements qu'il fait de Téloquence ou de l'esprit des auteurs, et enfin généralement dans toutes les choses où la vérité et la fausseté peuvent avoir lieu, il doit éviter d'en porter des jugements téméraires et précipités, parce que la témérité est toujours contraire à la raison, et qu'en s'accoutument à ces sortes de décisions téméraires dans les matières moins importantes, on contracte une mauvaise habitude qui se répand ensuite dans les choses mêmes où la témérité est plus dangereuse; au lieu qu'en honorant la vérité jusque dans les plus petites choses, on se dispose à l'honorer dans les plus grandes, et l'on engage Dieu à nous en faire la grâce.
Il est vrai que l'état de l'homme dans cette vie ne permet pas que l'on évite entièrement toutes sortes de témérités, mais il oblige oéanmoins à désirer de les éviter, à y travailler, à demander sincèrement à Dieu la force et la lumière nécessaires pour cela, à lui demander pardon des fautes que Ton y fait quand on les connaît,
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et à géndr de celles que l'on ne connaît pas. Ce travail, cette prière, cette vigilance font éviter un grand nombre de ces fautes, et obtiennent le pardon de celles qu'on n'évite pas; mais ceux qui ne travaillent point, qui ne veillent point, qui ne prient point pour cela, n'ont pas droit d'espérer la même indulgence de la miséricorde de Dieu.
Il ne faut donc pas qjne les difficultés qui se rencontrent dans la pratique de ces vérités nous donnent sujet âe les désavouer et de les combattre. Mais il en faut conclure que, puisqu'il est si difficile de parler comme il faut, on ne doit parler que le moins que l'on peut, et veiller avec grand soin sur ce qu'on dit quand on est obligé de le faire. Aussi est-ce pour cela que l'Écriture recommande tant le silence aux chrétiens, et que saint Jacques dit en termes exprès, qu'il faut être prompt à entendre et lent à parler. SU autem omnis homo velox ad audiendum , tardus autem ad loquendum'^ ; parce qu'en écoutant on témoigne, et que l'on ignore la vérité, et que l'on désire de l'apprendre, ce qui est très conforme à l'état de l'homme dans cette vie; au lieu qu'en parlant on fait. profession de la savoir, ce que peu de personnes peuvent prétendre ans présomption , et ce qui n'est jamais sans danger.
Ainsi la pente et l'instinct d'un homme de bien est de tendre au silence autant qu'il lui est possible, parce que la lumière de cette vie consiste principalement à bien connaitre la profondeur de son ignorance. De sorte qu'au lieu que ceux qui avancent dans les sciences humaines en deviennent ordinairement plus décisifs, ceux qui avancent dans la sdience de Dieu deviennent au contraire plus retenus, plus réservés, plus portés à se taire, moins attachés à leur sens, et moins hardis à juger des autres ; parce qu'ils découvrent de plus en plus combien nos connaissances sont obscures et incertaines ; combien on se trompe souvent dans les choses que l'on croit le mieux savoir, combien la précipitation à juger fait commettre de fautes ; combien on cause souvent de désordres par des avis et des jugements téméraires.
La devise d'un païen, était qu'à mesure qu'il vieillissait il apprenait toujours plusieurs choses, fn^daKtù ^i h\ ffôxxa MoLax6iivni; mais un chrétien pourrait en quelque sorte en prendre une toute contraire, et dire qu'à mesure qu'il vieillit dans l'exercice de la vertu, il désapprend toujours plusieurs choses; c'est-à-dire qu'il reconnaît toujours de plus en plus qu'il y a une infinité de choses
{a) Jac, I, I9.
que le inonde avance hardiment, et qu'il soutenait autrefois avec les antres, comme des vérités certaines, qui non-seulement ne le sont pas, mais qui sont au contraire très fausses; ce qui lui donne une aversion extrême de cet air présomptueux et décisif, et de cette multitude de maximes téméraires que les personnes peu éclairées proposent d'ordinaire sans défiance et sans scrupule.
C'est peut-être la raison pour laquelle l'Écriture représentant rétat d'an homme qui a commencé à porter le joug du Seigneur dès sa jeunesse, et qui a ainsi augmenté la grâce de l'innocence par une pratique continuelle des vertus, ne lui donne point d'autre exercice que de se tenir en repos et de se taire. Bonum est viro^ cwn portaverit jugumab adoïescentia sua. Sedebit solitarius^ et tacebit', La solitude et le silence sont le terme et la récompense où l'accroissement de la piété nous conduit, et où l'on arrive par l'innocence de toute la vie, parce qu'il n'y a que cet état qui soit conrorme aux sentiments que la grâce nous inspire et aux lumières qu'elle nous donne.
Plus on connaît Dieu, plus sa loi parait profonde, admirable, infinie ; plus on la respecte, plus on craint de la blesser '^ plus on regarde avec étonnement l'infinité des voies de Dieu et l'impuissance où l'homme est de les comprendre, plus on est persuadé des ténèbres et de la faiblesse de l'esprit humain, plus on hait sa présomption et sa hardiesse. Et toutes ces dispositions portent à parler le moins que Ton peut. C'est ce qui est admirablement exprimé par ces paroles de l'Écriture * : Deus enim in cœlo, et tu super terram ; tdctrco sint paud sermonea tut : c'est-à-dire, que Dieu est dans le ciel où habite une lumière inaccessible aux hommes, et que nous sommes sur la terre plongés dans les ténèbres et dans l'ignorance : et que cette double connaissance nous oblige de parler peu de ce qui regarde Dieu : Idcircà sirU patwi semwnes tut.
Plus aussi on aime Jésus-Christ, plus on le regarde dans ses frères ; et ainsi on craint plus de les blesser, de les condamner, et de les scandaliser par des jugements téméraires ou par de fausses maximes.
Ce sont les mouvements naturels de la grâce chrétienne. Ceux qui ne les sentent pas doivent les exciter en eux en considérant les vérités qui les produisent, et tâcher d'éteindre ou d'amortir de plus en plus chaque jour cette présomption inconsidérée , cjui
v'a^ Sem, Ihren,, ui, ai et 28. (ô) Bcck.f ▼, \.
tOS DES JUGEMENTS TËMËRAIRES.
porte à condamner témérairemeiït les autres, ou à avancer sur la morale chrétienne des maximes au hasard, que l'on n*a jamais exa- Aiinées, et que le plus souvent même on se doit croire incapable d'examiner, parce que Ton n'a pas assez de connaissance des principes dont elle dépend. Qu'ils se défassent aujourd'hui d'un de leurs jugements téméraires, et demain d'un autre : et par ce progrès continuel ils arriveront enfin à une disposition de retenue et d'humilité, qui leur fera regarder avec étonnement cet état dans lequel ils parlaient de toutes choses au hasard , qui leur était insensible lorsqu'ils y étaient.
NOTES
Noie 1 , page 282. — « Un homme, sujet à se laisser prévenir, s'il ose remplir une dignité ou séculière ou ecclésiastique; est un aveugle qui ▼eut peindre, un muet qui s'est chargé d'une harangue, un sourd qui juge d'une symphonie : faihles images, et qui n'expriment qu'imparfailemeut la misère de la prévention!... etc. » La Bruyère, Caractères, ch. XII.
Noie 2, page 287. — Cette explication de la cause de nos erreurs est empruntée au cartésianisme. Selon Descartes, toute perception claire est ▼raie; d'où il suit que nous ne nous tromperions jamais, si noire jllg^ ment ne s*appliquail qu'aux choses que nous concevons clairement. Mais la Tolonlé qui nie et affirme dépasse les limites de la raison qui perçoit, et ses écarts deviennent le principe de toutes nos déceptions. Voyez 'Médilations ^ III et IV ; Réponse aux cinquièmes objections; Principes delà philosophie, !'• partie, 31, 38, etc.
Note 3, page 288. — « La règle de Descartes, qui ne veut pas qu'on décide sur les moindres vérités avant qu'elles soient connues clairement et distinctement, est assez belle et assez juste pour devoir s'éteudre w jugement que l'on fait des personnes. » La Bruyère, Caractères, ch. XII<
Note 4, page 290. -— Nicole a consacré à ce grave sujet un essai que BOUS publions plus bas.