CHAPITRE IX
De quelle aorte la eonnaisMiice de soi-aném^ produit toutes les Tertus.
Comme l'ignorance de soi-même est la source de tous les viôes, on peut dire quô la connaissance de soi-même est le fondement de tontes les vertus; et il ne faut que considérer la nature de chaque vertu pour en être persuadé. Quel moyen, par exemple, d'être véritablement humble sans se connaître soi-même? ou plutôt, qu'est-ce que l'humilité, qu'une connaissance de ses péchés, de ses misères et de son néant, qui fait que l'on est vil à ses propres yeux, et que l'on se trouve digne de toutes sortes d'abaissements. C'est la définition qu'en donne saint Bernard : HumUUas est virttAS quâ homo verissimâ sui cognitione sibi ipse vilescit », et saint Augustin de même réduit cette vertu à se connaître soi-même : Tota humilitas tua, ut cognoscias te, La vue de nos défauts est donc le fondement de l'humilité, et c'est en même temps ce qui la conserve ; on la perd bientôt quand on ne regarde que ses vertus, soit véritables,
(a) Pg, lux, ai {b) Betn., iê Grad, hum , c. l, n. 2. In Joan, tr. 25, n. 16.
soit fausses^ Étrange état de l'âme de L'hoimne, à qui les maladies mêmes sont nécessaires pour ne point mourir 1 Elle est presque vide de tout bien, et elle ne saurait voir le peu qui lui en reste sans être en danger de le perdre.
Mais la connaissance de nous-mêmes ne nous humilie pas simplement à r^ard de Dieu,. elle nous empêche aussi de nous élever au-dessus du prochain, n'y ayant que l'oubli de nous-mêmes qui nous le puisse faire mépriser. Un malade n'insulte jamais à un autre malade qu'en oubliant sa maladie propre ; et comme on est toujours plein de douceur envers soi-même, on ne trstite les autres avec aigreur qu'en se distinguant d'eux. Et c'est ce que la connaissance de nous-mêmes ne nous permet pas de faire, puisqu'elle nous découvre toujours en nous ou les mêmes défauts, ou la racine des mêmes défauts, et qu'elle nous fait sentir le poids qui nous y porterait, si la grâce de Dieu ne les retenait. C'est pourquoi Tapôtre ', en nous recommandant de reprendre avec dbuceur ceux qui pèchent, in spiritu lenUatis^ nous rappelle à la connaissance de notre fragilité et du danger où nous sommes à tout moment de tomber, ne et tu tenteris. « De peur que vous ne soyiez tenté vous-même. » Voilà la source de la douceur et de l'humilité envers le prochain.
L'homme est si faible et si vain, qu'il est également porté à l'orgueil par la vue des vertus qu'il croit avoir et par celle des défauts qu'il remarque dans les autres. Par Tune il s'élève au-dessus d'eux, par l'autre il les rabaisse au-dessous de soi ; mais la connaissance de soi-même le préserve de l'un et de l'autre; et, en lui mettant ses propres défauts devant les yeux, elle étouffe d'une part la complaisance qu'il pouvait avoir dans ses vertus, et elle le rend de l'autre plus indulgent aux défauts d'autrui. Ainsi elle le tient au moins au niveau des autres hommes, elle lui apprend à les supporter comme il veut être supporté d'eux, et elle fait ainsi, en quelque manière, un bon usage de l'amour-propre.
Il est aussi facile de comprendre que l'oubli de soi-même produit la dureté, et que, par un effet contraire, la connaissance de soimême doit produire la pitié ; car il y a dans les sentiments de compassion que nous avons pour les autres quelque réflexion secrète sur nous-mêmes par laquelle nous nous regardons, ou comme ayant souffert les mêmes maux, ou comme les pouvant souffrir. •
Non ignara mali miseris succurrere disco *• (a) Galat., vi, 1. (b) Virg., ^»., ]xf, i, v. 630.
Et c'est ce qui fait que ces gens qui se croient au-deâsus de tout, etqoi sUmagtne^ que les maux dont les autres sont affligés ne sauraient venir ju.'^qu'à eux, sont d'ordinaire impitoyables, parce qu'ils ne font pas sur eux-mêmes ces sortes de réflexions qui attendrissent le cœur à la vue des maux d'autrui.
li en &t de môme de la plupart des injustices que Ton fait aux antres; elles ne viennent d'ordinaire que d'un aveuglement qui fait que Ton ne se donne jamais le tort, et que, se croyant exempt de tout défaut, on rejette la faute dé tout sur les autres. Ainsi rien ne contribue tant à nous rendre justes et équitables envers les autres que la connaissance de nous-mêmes ; c'est ce qui nous fait découvrir dans le fond de nos cœurs l'impression de la loi naturelle qui nous défend de faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'ils nous fissent; c'est ce qui dissipe tous les nuages dont l'amour-propre obscurcit cette règle dans les rencontres où il est intéressé; c'est ce qui nous empêche même de nous plaindre avec aigreur des jugements désavantageux que l'on forme de nous, et des injustices qu'on nous peut faire, en nous convainquant que nous traitons souvent de même les autres sans y prendre garde ; en&n, c'est ce qui réprime l'insolence et la fierté des hommes, en leur mettant une image vive de leurs misères devant les y^ux, et qui détruit ainsi la cause la plus ordinaire des injustices qu'ils font aux autres.
La vue de nos défauts ne réprime pas seulement notre orgueil, elle réprime aussi toutes les suites de l'orgueil et toutes les passions où il se mêle'; et comme il y en a peu dont il ne soit la source, il y en a peu aussi dont cette vue ne soit le remède. Un homme qui.se connaît bien n'est guère jaloux, parce.qu'il est convaincu qu'il ne mérite rien, et qu'ainsi il ne croit pas que l'honneur que l'on rend aux autres lui soit dû.
Il n'est ni aigre ni vindicatif, parce que le peu d'estime qu'il a de lui-même lui fait compter pour .peu les offenses qu'on lui fait.
il ne saurait haïr personne, parce qu'il ne peut se haïr soimême, et qu'il ne voit rien néanmoins dans les autres qu'il ne reconnaisse en soi en quelque degré. •
Il eât peu ambitieux, et il ne saurait former de desseins pour s^élever dans le monde, parce que ces desseins ne naissent que de ^ qu'on croit mériter le rang où l'on aspire, et que Ton s'imagine avoir plus d'adresse et d'industrie que les autres pour y parvenir. Or un homme qui se connaît bien ne se flatte pas de ces pensées.
Il ne conçoit point d'ailleurs cette élévation comme un fort grand
bien ; il sent que ses passions le peuvent rendre très malheureux en quelque étatquUl soit; que sa cupidité se déborderait davantage si elle avait plus de moyen de se satisfaire; et dans Tincertitude où il est si ce serait un bien ou un mal pour lui, il conclut aisément à se tenir dans la place où il se trouve.
Cette pauvreté dont Jésus-Christ a fait la première des béatitudes, et qui est louée dans tant d'endroits de l'Écriture*, n'est même autre chose qu'une humble connaissance de soi-même ; car pour être pauvre en cette manière, il faut connaître qu'on l'est, et pouvoir dire avec le prophète t '- Ego vir videns paupertatem mcam, « Je suis un homme qui vois quelle est ma misère, » c'est-à-dire que nous devons connattre en nous ou la privation des biens que nous n'avons pas, ou la privation de tout droit aux biens que nous tenons de la libéralité de Dieu, ce qui renferme une entière connaissance de nous-mêmes.
Il est aisé de comprendre comment cette connaissance contribue à nous rendre plus patients à l'égard des iiiaux qui sont purement d'opinion, comme les jugements peu favorables qu'on fait de nous, les calomnies et les médisances ; car il est clair qu'elle en doit diminuer le sentiment par la vue qu'elle nous donne de notre misère effective, qui est encore beaucoup plus grande que tout ce que les hommes en peuvent dire. Mais on ne voit pas d'abord à quoi peut servir de connattre ses misères et ses défauts, pour être plus patient dans les maux extérieurs, dans les pertes, dans les disgrâces, dans les maladies, dans les douleurs. L'on pourrait croire même que ce serait un nouveau poids qui ne serait propre qu'à accabler l'âme par la tristesse et le désespoir. Cela n'est pas néanmoins; et si cette vue de nos défauts est un poids, c'est un poids qui soulage celui de toutes les autres afflictions, parce qu'il nous découvre qu'elles sont justes, qu'elles sont proportionnées à nos maux intérieurs et qu'elles y peuvent servir de remède ; elle nous convainc que la prospérité ne nous aurait pas été moins dangereuse que l'adversité ; et en nous donnant lieu de faire réflexion ^ur tout ce qui nous est arrivé dans notre vie de bien et de mal, elle nous fait voir que nous avons encore plus abusé des biens que des maux, et que nous en sommes ainsi plus chargés aux yeux de Dieu.
La prudence dépend. tellement de la connaissance de soi-même, qu'on ne fait guère de fautes d'imprudence que parce qu'on ne se connaît pas assez ; car la plupart des entreprises mal concertées
(a) Matth., v, 3. (b) Jéréin.,TAre»., ii', 1.
et des desseins téméraires viennent.de la présomption de ceux qui les forment, et cette présomption vient de l'aveuglement où ils sont à regard d'eux-mêmes. Il n'y a rien de plus ordinaire que ces imprudences dans les actions particulières, et elles naissent toutes, poDr l'ordinaire, de la principale action de la vie, qui est le choix de l'état et de remploi où chacun la doit passer ; car c'est en quoi l'ignorance de nous-mêmes nous fait faire de plus grandes fautes. Iln|y a point de personne si disgraciée de la nature qui ne pût trouver dans l'ordre du monde une place proportionnée aux forces de son esprit et de son corps; mais le peu .de connaissance que l'on a de soi-même est cause que la plupart des gens font un mauvais choix. Qu'on fasse réflexion sur ceux qui remplissent les charges et les emplois du monde, et sur le lieu qu'ils occupent, et Ton trouvera que presque personne n'est bien placé. Combien y a-t-il de gens qui, n'ayant que des bras et point de tête, choisissent des emplois qui auraient besoin de tête et non de bras? combien y en a-t-il qui, n'étant nés que pour obéir et non pour conduire, occupent des places où il est besoin de conduire et non d'obéir? combien y en a-t-il qui s'engagent dans des ministères qui sont au-dessus de leur lumière, de leur force et de leur vertu? et combien peu s'en retirent par la connaissance de leur incapacité?. Chacun se croit capable de tout, et ne borne ses prétentions que par l'impuissance où il se trouve de s'élever plus haut. C'est la source la plus commune des désordres du monde et des maux de TÉglise et des États,* et même de chaque particulier ; car il est impossible qu'une personne mal placée et qui n'a pas les qualités nécessaires pour s'acquitter d'un emploi où elle s'est engagée, n'y fasse une infinité de fautes; et ces fautes,, qui sont des suites de sa témérité et de sa présomption, la rendent pour l!ordinaire ridicule dans ce mqnde et malheureuse pour jamais en l'autre.
Ainsi, l'on peut dire avec vérité que la connaissance de soi-même peut suppléer au défaut de tous les talents, et que le seul défaut de cette connaissance rend au contraire tous les talents inutiles, dangereux et pernicieux à celui qui les a. Ce n'est pas un grand mal de n'avoir ni mémoire, ni intelligence, ni conduite, ni science, ni industrie, ni habileté, pourvu qu'on le connaisse, que l'on emprunte d'autrui ce que l'on n'a pas, et que l'on n'entreprenne rien qui ait besoin des qualité3 que l'on n'a pas reçues de Dieu. Un homme qui aurait tous ces défauts, en ne s'appliquant qu'à ce qui lui est proportionné, ne laisserait pas d'être estimable, puisqi?il pourrait devenir saint, et qu'il serait souvent plus agréable ù Dieu
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qae ceux qui auraient toutes les qualités dont il manquerait. Il n'en serait privé même que pour un moment, c'est-à-dire pour la vie présente, et il aurait autant de droit que personne d'espérer d'en être bien partagé dans l'autre vie. Mais que l'on suppose en un homme tant de talents et tant de lumière qu'on voudra, s'il ne se connaît avec cela dans ses défauts et dans ses faiblesses, toutes ses qualités ne lui seront qu'une occasion de chute et de ruine, souvent même dès ce monde. Il ne saura pas mesurer ses entreprises à ses forces, il entrerai dans des engagements téméraires ; et la présomption, qui n'a point de bornes quand elle n'est point retenue par le frein de la connaissance de soi-même, l'emportera à des excès dangereux.