DE LÀ GUÉRISON
ou sur les rapports que les autres nous en font, ou sur les idées que nous nous en formons nous-mêmes. Et par conséquent il n^y a rien sur quoi la charité doive veiller davantage.
Ces impressions sont capables d'affaiblir la charité en bien des manières.
1^ Quelque soin que nous prenions de ne point juger, elles nous y donnent néanmoins de la pente ; car ces impressions sont des espèces de soupçons, et les soupçons disposent aux jugements, et si ces jugements sont téméraires, ils peuvent non -seulement blesser, jnais éteindre même la charité, parce que les jugements téméraires peuvent être des péchés mortels, selon saint Thomas*. Ainsi quoique ces impressions ne soient pas encore des maladies formées, on les doit prendre néanmoins pour des avant-coureurs et des présages d'une maladie qui nous menace. Ce sont comme les premiers frissons d'une fièvre dangereuse qui doit suivre, à moins qu'on ne la prévienne par les remèdes que la prudence chrétienne nous peut fournir.
2^ Elles nous rendent suspect le bien même que nous voyons dans les autres, et elles empêchent ainsi d'y prendre part, et par la joie qu'on en devrait ressentir, et par les actions de grâces qu'il serait juste d'en rendre à Dieu : ce qui est un très grand mal. Car Dieu partageant ses grâces aux divers membres qui composent le corps de son Fils, qui est l'Église, et ne les donnant pas toutes à tous, il veut pourtant qu'elles leur deviennent toutes communes 'par la joie et par l'action de grâces qui les en rendent tous participants. Nul ne peut dire que ses propres grâces lui suffisent sans celles des autres : ce qui faisait dire à David : Particeps ego 8um omnium timentium te y et custodientium mandata tua^, «Je suis uni avec tous ceux qui vous craignent et qui gardent vos commandements. »
3<^ Elles disposent insensiblement à prendre en mauvaise part des paroles ou des actions innocentes d'elles-mêmes, et dont on n'aurait point été choqué, si l'esprit n'avait point déjà été prévenu de quelque soupçon. Une impression devient la source d'une autre, et le pis est qu'on ne s'aperçoit presque point de toutes ces mauvaises suites , parce qu'on ne remonte jamais jusqu'à la source, qui est la témérité de la première impression.
4^ Comme elles arrêtent le cours de notre charité vers ceux dont on conçoit ces opinions désavantageuses, elles produisent
(a) I. ^ 1. un, art. 1. (6) Ps cxviu. 63.
souvent le même effet dans leur cœur, parce que souvent on ne les supprime pas si bien qu'ils ne s'en aperçoivent. Notre refroidissement en produit un pareil en eux que Dieu nous impute, à cause de roccasion que nous y avons donnée. Ainsi l'on s'éloigne insensiblement les uns des autres, et s'il reste encore quelque charité, elle est tellement couverte par les nuages des soupçons qu'elle demeure sans action.