CHAPITRE IL
Que quoique l'on ne loit pas obligé de rejeter tontes les Impressions désaventagenaes an prochain, il faut néanmoins être toujours disposé à les quitter si on nous en édairdt; qu'il ftiut même aUer au devant des éclaircissements. Combien ce devoir est mal pratiqué.
Il faut donc éviter ces impressions le plus que l'on peut ; c'est la conclusion où la raison conduit. Mais on ne le peut pas toujours ; car il y a des impressions fondées sur une telle évidence qu'il n'est pas possible de s'en défendre. On ne peut pas aussi établir pour r^ie, de n'écouter aucun rapport désavantageux au prochain : car si ces rapports sont vrais, et s'ils nous sont nécessaires ou utiles, nous devons les écouter. Or il y en a de cette nature. Quand Jésus-Christ veut que nous prenions deux témoins des fautes que nous désirons de corriger dans nos frères , il oblige c«s témoins de les voir ; et quand il ordonne de le dire à l'Église, H veut que l'Église les écoute. Puisqu'il nous porte à gémir des maux de TÉglise, il ne prétend pas que nous noitô devions fermer les yeux pour ne les pas voir. Puisqu'il veut que nous jugions des faux prophètes par leurs œuvres, il suppose que nous les discernions. EnGn, puisqu'il nous oblige de traiter avec les hommes et de diversifier notre conduite, selon leurs différentes dispositions, il veut bien sans doute que nous ne nous aveuglions pas sur ce qui nous en parait, sans quoi il serait impossible de ne pas tomber dans ces pièges des hommes, qu'il nous commande d'éviter par ces paroles : Cavete autem ab hominibus<^. « Or, donnez- v^ous de garde des hommes. »
II n'y a donc proprement que les impressions fausses et téméraires qu'on soit obligé de rejeter et de détruire. Il suffît à l'égard des véritables, quand elles sont contraires au prochain, que nous ne les recevions qu'avec peine ; que Dieu voie dans notre cœur que nous serions bien aises qu'elles fussent fausses ; qu'elles no
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servent pas d*aiie nourriture agréable à notre malignité, mais d'un objet de douleur à notre charité ; et qu'en un mot nous les regardions de la même sorte que nos propres maux, dont nous ne désirons jamais la continuation et Taccroissement.
Mais si cette disposition est sincère, il faut par nécessité qu'elle nous donne de la joie quand nous avons lieu de quitter cette impression, et qu'on nous fait connaître que nous nous sommes trompés. C'est par là que nous pouvons juger du fond de notre cœur. Car si on ne nous arrache au contraire ces opinions qu'avec peine, si nous sentons un secret dépit contre ceux qui nous désabusent, si nous n'avons des yeux que pour voir ce qui favorise nos soupçons, et que nous n'en ayons point pour tout ce qui en découvre l'incertitude ou la fausseté, c'est une marque que nous y avons de l'attache, et que bien loin de les regarder comme un fardeau qui nous charge et dont nous serions bien aises d'être délivrés, nous y prenons un secret plaisir qui naît de la corruption de notre cœuf .
La charité demande même plus que cela. Elle ne nous fait pas seulement recevoir avec agrément tout ce qui est capable d'effacer ou de diminuer nos soupçons, quand on s'offre à nous détromper ; mais elle nous oblige même souvent d'aller au devant de la vérité, et de chercher de nous-mêmes les éclaircissements que nous en pouvons trouver. Car elle nous fait regarder ces éclaircissements comme un bien qui mérite d'être recherché, comme la délivrance d'un mal et d'une tentation , et enfin comme un devoir de justice que l'on doit pratiquer ; puisque nous voudrions tous que les autres pratiquassent envers nous-mêmes cette équité de s'éclaircir autant qu'ils pourraient de la vérité, au lieu de demeurer dans les impressions désavantageuses qu'on leur aura données de nous.
Il n'y a rien de plus évident que la justesse et l'importance de ce devoir. Cependant, il est ordinairement très mal pratiqué; car la plupart du monde est également facile à recevoir des impressions et néglige à s'en éclaircir. Comme il est plus commode de les supposer pour vraies que d'examiner si elles le sont, Tamour-propre fait prendre ordinairement ce parti, et il n'a pour cela qu'à laisser agir les deux grands ressorts de la conduite des hommes : la paresse et la vanité*. La paresse nous éloigne du soin de nous informer exactement des choses, parce que ce soin est toujours accompagné de quelque sorte de peine. La vaniie, nous attachant à nos opinions, nous fait appréhender d'être obligés
de nous en dédire et d^avouer que nous avons été légers et crédules. C'est par là que les impressions les plus fausses deviennent perpétuelles, et qu'il y a si peu de personnes qui s'en défassent parfaitement. Lorsqu'on ne peut les conserver entièrement, on en conserve toujours quelque chose, parce qu'on veut toujours donner à l'amour- propre la consolation de ne s'être pas trompé sans quelque raison. Ceux mêmes qui, par un mouvement de conscience, s'abstiennent de juger absolument, sont plus aises de demeurer dans un état de suspension que d'en sortir par un entier éclaircissement ; car l'amour- propre ne laisse pas de trouver son compte en cet état. Si on ne condamne pas les gens, on se croit aussi dispensé par là de les justifier, de les défendre, de prendre leur parti, de les approuver. On affaiblit par ce doute les louanges qu'on leur donne, on obscurcit l'éclat de leur vertu, et on les tient à son égard dans un état de rabaissement en les regardant comme des personnes suspectes.
Comme la charité nous inspire des sentiments tout opposés à ceux de l'amour^propre, elle nous fait prendre une conduite toute différente. Et pour exprimer en peu de paroles les degrés par où elle nous fait passer : i® Elle fait que nous ne recevons ces impressions désavantageuses au prochain que par nécessité et par con trainte ; 2^ elle nous porte à les retenir dans de justes bornes, et à éviter de prendre pour certain ce qui ne Test pas; 3° elle nous fait toujours désirer sincèrement qu'on nous ôte ces impressions, et écouter favorablement ceux qui entreprennent de le faire ; i^ elle porte à embrasser avec joie tous les moyens de s'éclaircir de la vérité,' et de se défaire entièrement de ces impressions qui tiennent ses mouvements en une espèce de contrainte, en gardant néanmoins certaines mesures que la prudence prescrit pour ne commettre point ceux qui auraient rapporté ces choses, et ne les pas rendre odieux en découvrant que c'est par eux qu'on les sait.
Il y a des gens qui n'osent s'éclaircir de leurs soupçons de * crainte de choquer ceux dont ils les ont conçus en s'en ouvrant à eux ; mais il y a bien de l'apparence que l'amour-propre a plus de part dans cette réserve que la charité. La charité n'est pas si timide, parce qu'elle ne suppose pas si facilement que ceux à qui l'on expose ces soupçons s'en puissent blesser. Elle croirait leur faire injure de leur attribuer une délicate-e aussi injuste que celle-là; elle sait même entrer dans ces éclaircissements d'une manière si simple et si humble qu'il est presque impossible de s'en blesser; car, bien loin de faire paraître de rattache à ces soop-
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çons, elle fait voir, au contraire, qu'elle ne désire rien davantage que de les quitter en changeant de sentiment. On ne s'offense guère contre ceux qui demandent à être éclaircis avec cet esprit. Mais ce qui fait que l'on se choque d'ordinaire de ces éclaircissements, c'est que l'on témoigne souvent plus d'envie de conserver ses opinions que de s'instruire si elles sont véritables.
Si l'on suivait ces règles et cette conduite, on verrait évanouir la plupart des différends qui affaiblissent la charité entre les personnes qui font profession de piété ;.car il y en a peu qui ne soient produits ou qui ne soient entretenus par ces impressions téméraire9 dont on ne s'éclaircit point. Mais le mal est que chacun voudrait que les autres pratiquassent cette justice envers lui, et qu'il y en a bien peu qui se mettent en peine de la pratiquer eux-mêmes à l'égard d'autrui. Il ne faut pas néanmoins que cette injustice commune nous rebute et nous empêche de faire envers les autres ce que la charité nous prescrit, puisque cette injustice est un mal pour ceux qui y tombent, et que la charité trouve sa récompense en elle-même et qu'elle est toujours une source de biens pour tous ceux qui suivent ses mouvements et ses règles.