CHAPITRE III
Ce que Ton doit aux autres quand ils nous soupçonnent injustement de quelques fautes. R^les et exemples de saint Augustin sur ce point.
Voilà ce que l'on doit au prochain quand on a conçu des impressions à son désavantage. Mais que devons-nous faire quand ce sont les autres, au contraire, qui sont prévenus contre nous par des soupçons injustes et injurieux? Suffit-il de les souffrir en patience, et de n'en faire point de plaintes aigres et passionnées? Ce serait déjà quelque chose de garder envers eux cette modération. Mais si l'on consulte néanmoins la règle de la charité, on verra que pour y satisfaire il faut souvent aller plus avant; car on a quelquefois sujet de considérer ces impressions comme des maladies dangereuses pour le prochain, et déjuger en même temps qu'il n'y a que nous qui y puissions remédier ou au moins que nous y pouvons .plus que personne. Or, dans ces deux cir^ constances, peut-on douter que la charité ne nous oblige de faire tout ce qui nous est possible pour détruire en eux ces préventions, soit en les éclaircissant de la vérité, soit en employant d'autres moyens propres à leur donner d'autres sentiments de nous, soii enfin en évitant tout ce qui peut fprtitier leur préoccupatio^i ?
RESSOURÇONS. m
' C'est saint Augustin qui enseigne ces maximéS et cfui les a luimême pratiquées d'une manière admirable. Il regarde ces soupçons contre ^honneur du prochain .comme un mal si dangereux qu'il rappelle un poison capable de faire périr les âmes. « Il est à souhaiter, dit*il, que ceux qui ont ces pensées témoignent publiquement ce qu'ils ont dans le cœur, afin que l'on puisse employer toutes sortes dexemèdes, plutôt que de permettre qu'ils périssent sans qu'on le sache par le poison de ces pernicieux soupçons : • Quam ut taciti pereant perniciosis suspicionibus venenati '.
Il enseigne que l'on ne doit pas se contenter du témoignage de sa conscience, et que la charité qui ne cherche pas ses intérêts, obligeant à faire le bien non-seulement devant Dieu, mais aussi devant les hommes, il faut plutôt tâcher de les persuader de la fausseté de leurs soupçons que de les reprendre de ce qu'ils les font paraître. Magis sat agendum est, quomodo perstiadeatur homnH}uSy falsum esse quod suspicantur, quàm quomodo arguendi sunt, qui suspiciones suas vocibus, verbisque déclarant^.
Il établit ailleurs comme une maxime indubitable : « Qu'encore que celui qui méprise les louanges des hommes méprise aussi leurs soupçons téméraires, néanmoins s'il est vraiment homme de bien, il ne méprise point leur salut, parce qu'il a tant d'amour pour la justice qu'il aime même ses envieux, et qu'il désire de les corriger, afin de les avoir pour compagnons de sa félicité'. »
Enfin, comme il est clair que ceux qui nous soupçonnent injustement de quelques fautes ne sont pas plus indignes de notre charité que ceux qui nous outragent, on leur peut bien appliquer ce que saint Augustin dit de l'obligation que ceux qui ont souffert quelque injure, ont de guérir l'âme de celui qui la leur a faite. « Cet homme, dit-il, vous a outragé, et en vous outrageant, il s'est fait lui-même une grande plaie, et vous, vous négligez cette plaie de votre frère ; vous le voyez périr, et vous ne vous souciez pas qu'il périsse. Votre silence à son égard est plus criminel que l'outrage qu'il vous a fait^. » Pejor es tacendo, quàm Ule conviciando. « Oubliez donc les injures qu'on vous fait; mais n'oubliez pas la plaie de votre frère. •
Ce sont les règles que ce saint docteur établit, et il les a luimême pratiquées dans une occasion importante ; car ayant été soupçonné par Âlbine, illustre dame romaine, d'avoir contribué
(a) ittguBt., cxxT, I. (6) ib, (c) D9 civitaU Dti, 1. Y, c. xix, {4} Angust., 9enii.| vvan^ n. 7.
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par intirét au serment que Pinien fit au peuple d'Hippone, de ne sortir jamais de leur ville, et de ne point recevoir Tordination qu'à Hippone, au lieu de faire des plaintes d'un soupçon si mal fondé, il se crut obligé de s*en purger par serment, et il le fit airec une humilité édifiante, sans'faire aucun reproche à Albine, et sans avoir d'autre vue que de guérir en elle les plaies qu'elle avait reçues par ce soupçon : Sananda ista in vobis^ non accusanda sunt; et nostra purganda vobis est fama, si est Domino purgata conscientia'.
Ce môme saint ayant repris d'une manière un feu forte, quoique sans nommer personne, Terreur d'un évoque qui croyait que Dieu était corporel, et quMI pouvait être vu des yeux du corps, et cet évéque s'en étant tellement blessé qu'il refusa de le voir, quoiqu'il s'offrtt à lui en demander pardon, soupçonnant peut-être que c'était par artifice qu'il témoignait tant de désir de l'apaiser ; saint Augustin, au lieu de se choquer de ce soupçon, ne pensa qu à adoucir cet évêque et à lui ôter cette impression. £t U n'y a rien de plus humble que la manière dont il le fait. Il condamne d'abord la dureté de ses' paroles : « J'ai été, dit-il, imprudent et excessif dans cette répréhension, et je n'ai pas assez pensé à ce que je devais à mon frère el à mon collègue dans Tépiscopat. Bien loin de me défendre sur ce point, je me condamne ; bien loin de m'en excuser, je m'en accuse. Je demande seulement qu'on me pardonne, et que cette offense nouvelle soit couverte par le souvenir de notre ancienne amitié. • Et pour détruire le soupçon que cet évêque avait d'avoir été méprisé par lui, et que ce fût par tromperie qu'il recherchât son amitié, il prie un autre évêque, qu'il prend pour médiateur, de lui ôter ces pensées. « Assurez-le, dit-il, de ma sincérité, et faiteslui bien connaître avec quels sentiments de douleur je vous ai parlé de son mécontentement, combien je suis éloigné de le mépriser, combien je crains Dieu en sa personne, et combien je regarda en lui notre chef, dans le corps duquel nous sommes tous frères. > Noverit quàm non eum œntemnam, et quantum in illo Deum th meam, et cogitem caput nostrum in cujus corpore fratres sumus^*
(a) Angust., ep. cxxti, h. 9. (b) Ep. czlviu, h. 4.