‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 134 sur 196 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Ce que Ton doit faire quand oir juge les édairciBsemenU inutiles. Qu'il ne faut pas prétendre guérir les soupçons en un moment. Utilités qu*on peut tirer des soupçons injustes qu'on a de nous.

Voilà ce que saint Augustin a cru qu'on devait pratiquer dans les occasions où l'on a sujet d'espérer de pouvoir guérir les soupçoDS des autres, en leur rendant compte de sa conduite, et en les informant de ses vraies intentions. Que si Ton juge avec sujet que ces sortes d'éclaircissements seraient inutiles, comme il arrive assez souvent, la charité nous devrait alors appliquer à chercher d'autres moyens de détruire ces préventions, non parce qu'elles nous sont injurieuses, mais parce qu'elles peuvent nuire à ceux qui les ont. Ainsi, au lieu des plaintes et des reproches, qui ne servent qu'à aigrir les esprits, il faudrait essayer de faire paraître, à ceux qui sont prévenus contre nous, une disposition toute contraire à celle qu'ils nous attribuent. S'ils croient que nous n'avons pas d'estime ni d'affection pour eux, il faudrait tâcher de les convaincre, par des preuves effectives, que nous les aimons et les estimons véritaLlement. S'ils s'imaginent qu'on se défie d'eux, il faudrait chercher des occasions de leur donner des marques de Goofiance. S'ils nous soupçonnent de quelque défaut que nous n'ayons pas, il faudrait travailler à leur ôter peu à peu cette impre^ion, en évitant ce qui la peut ou entretenir ou augmenter, et en agissant avec eux d'une manière capable de la détruire ; et, par €e moyen, bien loin que ces préventions nous fussent nuisibles, elles nous donneraient moyen de nous corriger de divers défauts, et de nous enrichir par la pratique d'un grand nombre de vertus.

Souvent même il ne serait pas besoin, pour dissiper ces soupçons, d'une application si expresse. Il suffirait de les dissimuler et de * continuer d'agir à l'ordinaire avec ceux qui les ont, sans leur témoigner qu'on s'en aperçoit. L'uniformité de notre conduite lee ferait évanouir peu à peu, et les esprits se trouveraient changés sans même qu'ils s'en aperçussent ; mais notre impatience gâte tout. Nous ne pouvons attendre les remèdes lents. Nous voudrions emporter les esprits de force, c'est-à-dire que nous voudrions les faire agir contre leur nature.

Quoiqu'un homme se soit blessé par sa faute, quoiqu'il se soit fiât malade par le dérèglement de sa vie, on ne prétend pas néanmoins le guérir de ses blessures et de ses maladies en lui faisant

ai s DE LÀ GUÊRISON

des repf oched ; on a recours aux remèdes qui sont propres à son mal, et l'on ne s'étonne pas que ces remèdes n'agissent qu'avec le temps. Or, on ne doit point distinguer en ce point les maladies de l'esprit de celles du corps ; quelque volontaires qu'elles soient, elles n'en sont ni moins opiniâtres, ni moins durables. C'est mal connaître la nature de l'esprit de l'homme que de s'imaginer que lorsqu'il est une fois préoccupé, que l'amourypropre a pris intérêt dans un sentiment, qu'il s'est formé une pente dans le cœur à juger d'une certaine manière, on puisse en peu de temps effacer toutes ces impressions : il faut, pour changer de sentiment, que l'esprit acquière de nouvelles lumières, qu'il s'y familiarise, qu'il perde une certaine défiance que les opinions dont il est prévenu lui donnent de tout ce qui y est contraire, que Tamour-propre s'accoutume peu à peu à souffrir le reproche de s'être trompé, et qu'il oublie en quelque sorte qu'il avait pris un autre parti. Tout cela a besoin de temps, et c'est être ridicule que de prétendre que, parce que des soupçons nous regardent, on s'en doive défiaire sur le champ, et que l'esprit des hommes doive agir en notre considération d'une manière extraordinaire.

Peut-être mètne qu'il y a plus de mal dans cette délicatesse qui nous fait souffrir avec tant d'impatience les soupçons injustes qu'on conçoit de nous, qu'il n'y en a dans ces soupçons dont nous nous plaignons. On juge des autres selon ses lumières, et ceux qui en ont peu en jugent quelquefois assez mal, sans que pour cela leur cœur y prenne beaucoup de part. Souvent même ils ont de la charité pour ceux qu'ils condamnent injustement, et seraient très disposés à les servir. Au lieu que cette impatience que nous éprouvons dans les mauvais jugements qu'on fait de nous est un défaut qui vient certainement de la corruption du cœur et de l'orgueil dont il est plein.

Que savons-nous si Dieu ne permet point quelquefois qu'on juge moins favorablement de nous, et qu'on nous soupçonne injustement, pour nous faire mieux connaître cette plaie, et pour nous donner moyen d'en guérir ? Que savons-nous même s'il n'a point attaché notre salut à l'usage de ce moyen? Ainsi, en nous en plaignant, nous nous plaignons en effet d'un remède favorable que Dieu nous offre. Nous nous opposons aux desseins de sa misiérioorde sur nous. Nous méprisons ses grâces, et nous refusons d'entrer d ans les voies de notre salut*.

DBS SOm>ÇONS. 31S

NOTES

Note 1, page 306. —«La promptitude à croire le mal sans Ta voir euminéy est un effet de Torgueil et de ta paresse. On veut trouver des coupables, et on ne veut pas se donner la peine d'examiner les crimes... » La Rochefoucauld, Maximes, CCLXYII.

Note 2, page 312. — On peut rapprocher de Têssai qu*on vient de lire un chapitre du chancelier Bacon Àur le même sujet, Sermones /ide^ lu y XXXI, t. III, p. 310, de l'édition de M. Bouillet. Bacon donne à [leu près les mêmes conseils que Nicole : «Le soupçon est fils de Tiguorauce, diuil; aussi le vrai remède à cette infirmité est de s'éclairer... » — « Le meilleur expédient pour sortir du labyrinthe xles soupçons, dit-il encoie, c'est de les avouer franchem'ent à la personne même qui en est l'objet. » Mais il y a chez Nicole une partie qui manque absolument chez le philosophe anglais ; c'est la dernière où il examine comment noAs devona accueillir les soupçons dont uous sommes l'objet.

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