‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 135 sur 196 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Que les règles qu'on doit garder dans les rapports sont peu connues, quoique très importantes; que peu de personnes se font justice sur ce point. Pourquoi il est difficile de n'y faire point de fautes. Jusqu'où il faut s'attacher à ces règles.

On ne voit presque personne qui nô se plaigne des rapports qu'on fait de lui, et qui ne prétende que les autres violent à son ^ard les règles de l'honnêteté et de la justice. Et comme ces sortes de plaintes n'ont pas seuleinent lieu dans le monde, mais parmi les personnes même de piété et dans les sociétés les plus réglées, il semble qu'on a droit d'en conclure que les règles sur lesquelles on doit juger de l'équité et de la nécessité des rapports ne sont pas assez connues. Cependant on peut dire qu'il n'y a guère de devoir plus important que de s'en éclaircir, puisque les rapports indiscrets sont la cause la plus ordinaire des brouilleries et des divisions qui arrivent non-seulement dans les amitiés particulières, mais aussi dans les sociétés ; et qu'il est difficile qu'on n^y fasse beaucoup de fautes, si l'on n'est instruit des règles qu'on y doit garder.

Ce qui est étrange, est que chacun se plaignant des autres sur ce point, personne ne croit donner sujet aux autres de se plaindre de lui. On en voit assez qui disent des autres que ce sont des gens qui prennent tout de travers, qui le rapportent de même, ({^ gâtent et empoisonnent les discours les plus innocents, qui n'oot aucune fidélité ni aucun secret; mais l'on n'en voit point quis^altribuent ces défauts, et qui croient manquer de sincérité ni d'honnêteté. Enfin chacun ferait volontiers cette loi, qu'il lui serait permis de rapporter tout ce qu'il voudrait des discours des autres, et qu'il ne serait permis à personne de rien rapporter ses siens.

Mais comme tout le monde prétendant à ce privilège, personne ne l'obtient en effet, il faut l'aire état que les choses iront toujours à peu près comme elles vont; que le monde suivra toujours ses

fantaisies et ses passions; qu'on troavera toujours des gens qui se permettront de rapporter ce qu'il leur plaira, et qui se plaindront des rapports qu'on fera d'eux : et ainsi il ne faut penser qu'à se régler soi-même, pour garder sur ce point à l'égard des autres ce que l'honnêteté, la charité et la justice demandent de nous.

C'est aussi presque le seul intérêt réel que nous y ayons; car pourvu que nous ne fassions point nous-mêmes de fautes, l'indiscrétion et la malignité des autres ne nous sauraient guère nuire. Ce sont des maux pour eux, et souvent pour ceux qui les écoutent; mais non pour ceux de qui on f^it ces rapports, s'ils les souffrent comme il faut. Dieu s'en sert même quelquefois pour leur procurer de très grands biens, et pour faire réussir par là les desseins que sa miséricorde a sur eux. Ainsi nous n'avons qu'à être en garde contre nous-mêmes, et nous serons à couvert de tout le reste.

L*on y est d'autant plus obligé qu'à moins que d'être fort attentif sur soi-même, il est difficile d'éviter de faire des fautes de ce genre-là; parce que la discrétion n'a pas de règles bien certaines et bien précises, et qu'on ne peut guère établir sur ce point des maximes générales. Il n'est pas vrai qu'on ne puisse jamais rien rapporter de ce qu'on nous a dit. Il n'est pas vrai qu'il ne soit jamais permis de rapporter ce qui peut déplaire à ceux qui l'ont dit. Il n'est pas vrai qu'il soit permis de rapporter tout ce qu'on peut. redire sans leur déplaire. Et enfin, à l'exception de la maxime qui ordonne de ne rien rapporter que de vrai, toutes les autres ne sont pas universellement vraies, et il les faut toutes resserrer par diverses conditions pour les rendre justes.

Mais il n'est pas inutile néanmoins de savoir ces règles, et de les avoir présentes, parce qu'il faut s'y attacher, à moins qu'on ne voie clairement qu^on est dans le cas de l'exception. Il n'est point besoin de raisons particulières pour observer les lois générales du secret; mais il en faut de très claires et de très pressantes pour sVn dispenser. De sorte que lorsqu'il y a le moindre doute, il faut prendre le parti de la règle, et non celui de l'exception. C'est là la première des maximes qu'on doit avoir dans l'esprit sur ce sujet : et elle suffirait même pour nous marquer notre devoir dans la plupart des rencontres, car l'on ne manque guère au secret que par une l^èreté qui nous fait passer pardessus les doutes et les scrupules raisonnables que nous sentons tout formés dans notre esprit.

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