‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 136 sur 196 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Fondement dé l'obligation au secret. Convention secrète entre les hommes sur ce point. Pourqnoi les religieux n*y sont point compris. Qu'il n'est pas néces* saire que le secret ait été promis pour y être obligé.

Le fondement général de l'obligation que l'on a communément au secret à l'égard de ce que l'on nous dit dans l'entretien, est que Dieu ayant eu en vue dans toutes ses lois de lier les hommes entre eux, et de les faire vivre dans une société réglée, tout ce qui détruit cette société doit être regardé comme mauvais et pernicieux. Or, il est clair qu'il serait imi)03sible que cette société subsistât, si les hommes étaient en une continuelle défiance les uns des autres; sHls se regardaient tous comme ennemis, et s'ils ne croyaient pas pouvoir communiquer leurs pensées à qui que ce soit avec sûreté. C'est une gêne dont le commun du monde n'est pas capable, que d'être toujours en garde pour ne rien dire qui puisse être mal pris. On ne saurait même éviter absolument cet inconvénient; car les esprits étant différents, ce que l'un croit bon, parait souvent mauvais à un autre.* 11 y a d'ailleurs mille choses qui n'ont rien de mauvais quand on les dit, et qu'on ne saurait néanmoins redire sans imprudence et sans danger. De sorte que si ceux à qui on parle croient avoir droit de rapporter tout ce qu'on leur dit, il n'y a presque point d'entretiens dont on ne doive craindre de mauvais effets.

Aussi ne se porte- l-on à parler aux gens avec quelque confiance. qu'en les supposant dans une autre disposition , et en se persuadant qu'ils ont quelque sorte de fidélité et de secret. Et comme chacun peut juger que l'on s'y attend, et que l'on compte sur cela, on peut dire que Ton s'y engage en écoutant ce que les autres noos disent ; qu'on leur promet le secret, et qu'ainsi on est obligé de le garder 9 non-seulement par la considération de l'utilité cooi' mune , mais en vertu de cette convention secrète. Si l'on n'avait point de dessein de s'y obliger, il fallait le déclarer, et faire en sorte qu'on n'eût pas sujet de s'y attendre, puisqu'il est raisonnable que ceux qui ne veulent pas observer les lois communes qui sont reçues parmi les hommes, avertissent au moins les autrestle leur disposition, afin qu'ils prennent leurs mesures sur cela«

C'est par cette raison qu'on ne peut blâmer la conduite des monastères , où l'on observe comme une règle de rapporter au bU-

périeur toot ce qa'on entend dire de mal à ceux qui y vivent. Car la règle qui oblige à ces rapports étant connue de tous, chacun est suffisamment averti de ne rien dire que ce qu'il veut bien être rapporté. Après quoi ceux qui s'y hasardent s'en doivent prendre à eux, et non à ceux qui ne font que ce que Ton devait juger qu'ils feraient. Mais comme là mémo loi n'est pas établie dans le monde, et que ce serait même un mal de l'y établir, ceux qui manquent à oe qu'on peut attendre légitimement d'eux, blessent sans doute l'honnêteté et la justice, et il sufQt, pour les juger coupables d'infidélité , qu'on ne leur ait parlé avec ouverture quo dans la pensée qu'ils n'en abuseraient point, et qu'ils tiendraient secret ce qui ne pouvait être rapporté sans faire tort à celui qui l'attrait dit.

II y en a qui ne manquent jamais , quand ils veulent qu'une chose ne soit pas redite, d'exiger expressément le secret. Et la coutume n'en est pas mauvaise, parce que cela applique davantage l'imagination de ceux à qui on parle, et les exempte de la peine de discerner s'ils peuvent ou ne peuvent pas rapporter ce qu'on leur a dit, puisqu'après avoir promis expressément le secret, il n'y a plus à délibérer. Mais outre que cette précaution serait assez incommode dans un long entretien, et qu'il y en a même qui seraient choqués qu'on eût si peu de confiance en leur discrétion, il est difficile de la pratiquer toujours, et il faudrait pour cela une application dont bien des gens ne sont pas capables. Il faot donc que le secret naturel supplée au défaut d'un engagement exprès, n'y ayant que cette seule différence entre l'obligation naturelle au secret, et celle qui vient d'une promesse expresse, que dans la dernière on ne laisse pas à celui qu'on y engage la liberté de discerner s'il peut ou ne peut pas rapporter ce qu'on lui a dit, au lieu que dans l'autre on s'en remet à sa discrétion, et l'on suppose qu'il aura assez d'honnêteté pour ne rapporter pas ce qu'il jugera être préjudiciable à celui dont il a appris ce qu'il sait. Mais l'obligation est pareille dans l'un et dans l'autre; et Ton peut dire en un sens qu'une personne vraiment honnête se doit croire d'autant plus obligée au secret, qu'on a pris moins de précaution avec elle, et qu'on s'est fié davantage à sa discrétion et à sa bonne foi.

11 n'y a qu'à consulter le fond de son cœur pour reconnaître l'équité de cette loi. Car qui est-ce qui ne voudrait pas que les autres la pratiquassent envers lui? Qui est-ce qui ne serait pas bien aise de trouver en eux cette exacte fidélité, et qui ne croit pas avoir sujet de se plaindre de ceux qui y manquent? l\ s'ensuit donc, par

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la règle générale de Téquité naturelle, que chacun est obligé de pratiquer cette fidélité envers les autres. Il ne faut point pour cela de promesses et de conventions expresses. La force de cette loi naturelle est plus grande que celle de toutes les promesses et de toutes les conventions ; et Ton peut dire même que cette promesse s'y trouve, et que c'est ce qui est marqué par toutes les civilités ordinaires que Ton se rend dans le monde. Car si ces civilités sont sincères, comme elles le doivent être, elles signifient du moins que l'on n'est pas ennemi de ceux à qui on les. rend ; que Ton n'a point dessein de leur nuire, et que l'on est disposé à pratiquer à leur égard les devoirs de l'honnête^ commune. Or la moindre qu'on leur puisse rendre, est de n'abuser paè à leur préjudice de ce qu'ils nous auront dit.

Le droit du dépôt a toujours été sacré entre les hommes, et l'on a toujours cru avec justice qu'on ne le pouvait violer sans un excès de lâcheté et de perfidie : il n'est point besoin pour cela que celui qui confie son dépôt à un autre tire des assurances expresses de sa fidélité; il s'y engage suffisamment en le recevant. Or qu'est - ce que l'on fait dans un entretien particulier, sinon de rendre celui à qui on parle dépositaire des pensées secrètes qu'on lui confie? Soit donc que l'on exige expressément le secret, soit qu'on ne l'exige pas, c'est toujours un dépôt dont on ne doit pas croire pouvoir disposer que selon les intentions de celui qui l'a confié.

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