‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 137 sur 196 · CHAPITRE Iir · texte numérisé non relu

CHAPITRE Iir

Obligation au secret s'étend aux ennemis, à ceux qai Tont violé, aux personnel

qu'on n'a entretenues qu'une fois.

Il y a assez de gens qui se croient obligés à cette fidélité envers leurs amis; mais il y en a peu qui étendent cette obligation aux personnes ou indifférentes ou ennemies. Ainsi l'on pense élre à couvert de tout reproche dans les rapports, quand on peut dire que l'on n'avait aucune liaison avec ceux qu'ils regardent, ni aucun engagement à les ménager. Mais ces excuses ne viennent qje de ce qu'on a une idée trop basse ou trop étroite de la charité. Non-seulement un vrai chrétien n'est ennemi de personne, parce qu'il aime tous les hommes, mais il les aime même également, selon saint Augustin, en leur désirant à tous également le souverain bien. Que s'il témoigne plus d'affection à cortaines personnes qu'à d'autres, c'est c^ue les effets extérieurs de l'amitié étant bor«

nés, il les doit particulièrement à ceux auxquels la providence de Dieu l'a plus appliqué. Ce n'est donc pas l'afTection qui lui manque, lorsqu'il ne la fait pas paraître extérieurement; c'est cette application.. Or, dès lors qu'on entre en commerce avec quelqu'un par un entretien particulier, la Providence nous applique à lui, en nous donnant moyen de pratiquer la charité en son endroit; et par conséquent on est obligé de le traiter en ami, ce qui renferme au moins le devoir de n'abuser pas de sa confiance.

Mais faut-il étendre le secret à ceux mêmes qui l'auraient violé les premiers par des rapports indiscrets, et qui auraient abusé par malice ou par imprudence de la confiance qu'on leur aurait témoignée? Ne s'ôtent-ils pas par là le droit d'exiger des autres ce qu'ils n'ont pas eux-mêmes observé? Il semble d'abord que le premier sentiment nous conduise là; mais si l'on l'examine de plus près, on trouvera que c'est plutôt un mouvement d'indignation que de justice. Car que serait-ce que l'amitié, si chacun croyait être en droit de faire un magasin de tout ce qui échappe à ses amis, pour leur nuire au cas qu'ils viennent à manquer à leur devoir? Aussi saint Augustin marque également entre les qualités d'un homme de bien, de ne découvrir jamais ce qui lui a été confié, et de ne faire jamais rien qu'il craigne que l'on découvre '.Aliéna peccata sibi commissa non produnt; quœ prodi timeant, ipsi nulla committunt '. 11 ne faut donc point faire dépendre son devoir de celui d'un autre, ni commettre des infidélités, parce qu'un autre en commet. Si un ami léger et infidèle ne mérite pas qu'on le ménage par son état présent, il le mérite par son état passé. Le secret est une dette de ce temps-là ; et comme l*engagement n'était point conditionnel, il subsiste lors même que Tamitié ne subsiste plus : de même qu'on ne laisserait pas de demeurer débiteur à un ami léger et inconstant, si, après avoir emprunté de l'argent de lui, il venait à rompre avec nous. [ Or ce qu'on a dit de l'amitié se peut dire de la confiance passagère que l'on prend en quelqu'un en s'ouvrant à lui de choses que Ton ne serait pas bien aise qu'il découvrit ; car cette confiance est une espèce d'amitié qui, quoique moins forte et moins durable, se doit régler néanmoins par les mêmes principes. On doit aimer tous les hommes , comme nous l'avons déjà dit , et cet amour général devient amitié quand il est joint à la familiarité. Ainsi une familiarité de plusieurs années est une amitié de plusieurs années, et une

(a) Aug., ep, LXXUI, n, 10.

familiarité d'un jour est une amitié d'un jour. De sorte que, comma toute amitié oblige au secret de ce qui se dit pendant Tamitié, les amis d'un jour ou d'une heure sont obligés de se garder le secret de tout ce qu'ils se confient pendant ce jour ou pendant cette heure, et la perfidie de l'un ne pourrait nullement servir d'excuse à celle de l'autre ^

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