‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 138 sur 196 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Exceptions légitimes de la loi du secret ; qii*il ne faut pas 8*en dispenser sur toutes sortes d'utilités. Que la volonté des autres n'est pas toujours la règle de ce que nous pouvons ou ne pouvons pas rapporter.

Je n'ai prétendu jusqu'ici qu'établir la règle générale qui consiste à juger de ce que nous devons tenir secret et de ce que nous pouvons découvrir par la volonté et les intentions de ceux de qui nous l'avons appris, autant que cette volonté et ces intentions nous sont connues. Il est vrai néanmoins que cette règle souffre diverses exceptions, mais qui, se rencontrant assez rarement dans la pratique, ne détruisent nullement Futilité de la règle. Cesi, par exemple, une exception indubitable à cette loi du secret, quand une personne nous communique un dessein criminel qu'on peut empêcher en le découvrant; car, bien loin que l'on blesse la société civile en ne gardant pas le secret, on la blesserait en le gardant. Les crimes ne sont point matière de confiance, et le commerce de l'entretien n'est point destiné pour se communiquer l'un à l'autre de mauvais desseins^. Ainsi c'est celui qui fait ces détestables ouvertures, qui abuse le premier de ce lien de la société, et ceux qui redisent ces méchants discours, afin d'en empêcher les mauvais effets, font un bon usage de Timprudence de ceux à qui ils échappent. .

On doit dire de même de certains vices pernicieux à la société humaine et dangereux pour certains ministères ; car s'il arrive que Ton nous les découvre dans un entretien de confiance, et qu'ensuite celui qui lej a découverts veuille s'engager dans les emplois dont ces vices rendent incapables, ceux à qui l'on s'en est ouvert ne manquent point au secret s'ils empêchent ces malheureux engagements en découvrant ce qu'ils savent de ces personnes. Je sais, par l'aveu d'un homme, qu'il a de mauvais sentiments de la religion, et cependant je le vois près d'entrer dans Tétat ecclésiastique ; bien loin que ce soit une faute d'en avertir ceux qui l'en peuvent empêcher, ce serait une très grande faute de ne le pas fairç.

DES RAPPORTS. ni

Enfin, on peut encore excepter de la loi du secret certaines oc* casions où les gens découvrent dans Tentretien des desseins et des prétentions qui, sans être expressément mauvais, sont contraires néanmoins à d'autres prétentions et à d'autres desseins que nous croyons de bonne foi plus légitimes, et que nous sommes plus obligés de favoriser, pourvu que cette obligation soit si claire, que celui qui s'est découvert témérairement en puisse être lui-même convaincu ; car cette disposition où il pouvait connaître que nous étions, devait suffire pour l'.avertir de ne se pas ouvrir à nous , et sa légèreté l'ayant porté à le faire, il ne paraît pas tout-à-fait injuste que nous profitions de son imprudence pour appuyer ce que nous prenons pour un plus grand bien ; mais il est aisé de voir que ce cas est assez rare, et qu'il ne fait pas ainsi une exception considérable à la loi du secret.

Ceux qui ont quelque conscience ou qui font profession d'en avoir, ne manquent guère à colorer de quelque prétexte d'utilité les rapports qu'ils font des autres, et croient par^là être à couvert de tout reproche d'infidélité quand ils n'ont point d'engagement particulier au silence ; mais pour se préserver de cette illusion, il faut considérer que toute utilité ne suffit pas pour justifier ces rapports. Il faut qu'elle soit grande, certaine, et qu'on ne la puisse procurer par aucune autre voie; car c*est un inconvénient réel que de manquer à la confiance qu'on a eue en nous. C'est une source de désunion, et c'est se priver du moyen de servir ceux que l'on commet; c'est bannir l'ouverture du commerce de l'entretien. Enfin c'est faire quelque tort à la société humaine en la remplissant de défiance et de soupçons. Ainsi ce tort doit être au moins récompensé par quelque utilité certaine et considérable.

Quiconque se sent donc poussé à rapporter ce qu'il ne sait.que par un entretien particulier, doit examiner toutes les conditions suivantes : si la chose dont il s'agit est bien certaine, et s'il ne s'est point mépris dans l'idée qu'il en a conçue, si elle est si constamment mauvaise qu'il n'y ait aucun lieu d'en douter, s'il est important qu'elle soit sue pour éviter quelque grand inconvénient, si cet inconvénient ne peut être évité que par ce moyen, s'il a pratiqué envers celui qui est intéressé tous les moyens prescrits par l'Évangile ' pour l'en corriger. Et si ces conditions se rencontrant toutes, il se porte ensuite à la découvrir, ce ne doit être précisément qu'à ceux qui y peuvent donner ordre, et non à

ifl) Mattb., XTUi, 18; 16, 17.

St2 DES RAPPORTS.

ceux dont ces rapports ne serviraient qu'à satisfaire la curiosité ou irriter la malignité.

Il est donc très rare que la loi du secret reçoive les exceptions légitimes, et nous devons être beaucoup plus en garde contre les fausses raisons qui portent les hommes à s'en dispenser^ et pour cela il est utile de faire souvent réflexion sur les conséquences terribles des indiscrétions qu'on y peut commettre; car dès lors que quelque rapport nous est échappé témérairement, nous n'en sommes plus les maîtres. Il se multiplie, il s'augmente, il se répand à l'infiiii, il sert d'instrument à la passion des uns et de nourriture à la malice des autres ; il produit souvent des désunions et des animosités durables et permanentes, qui ont de longues et fâcheuses suites; il engage une infinité de gens en des fautes considérables, et toute cette multiplication de péchés sera imputée à ceux qui y auront donné lieu par leur imprudence.

Je n'ai considéré jusqu'ici que l'obligation au secret qui natt de l'intérêt commug de la société civile et de la fidélité, qui est une suite de cette amitié passagère que l'on contracte avec tous ceux qui nous parlent avec confiance ; et ainsi j'ai pris leur volonté pour règle des rapports qu'on peut faire honnêtement de ce qu'ils nous auraient dit. Mais comme il s'ensuivrait de là qu'on pourrait redire tout ce qu'ils seraient bien aises qu'on rapportât , il faut ajouter qu'on est souvent obligé au secret par la règle générale de la charité, qui défend de rapporter bien des choses, quoique ceux qui les ont dites ne s'en tinssent point désobligés. Car on ne doit pas avoir seulement égard à leur volonté, mais aussi à leur utilité et à celle des autres. Il nous doit suffire que nous sachions que quelque rapport peut nuire réellement à quelqu'un pour ne le pas faire. En un mot, il faut régler ses rapports, non par ce que les gens veulent dans leur passion, mais par ce qu'ils doivent vouloir selon la raison : parce qu'on doit supposer que lorsque leur passion sera cessée, ils seront bien aises que l'on les ait ainsi ménagés^ et que quand elle ne cesserait point, il ne faut pas s'en rendre les ministres pour nuire, ou aux autres ou à eux-mêmes.

Ainsi, un homme de bien ne tombera jamais dans ce défaut qae saint Augustin appelle une peste horrible, de rapporter à ceux qui sont aigris contre d'autres les paroles d'animosité que ces personnes peuvent avoir dites contre eux, et il suivra sans peine cette maxime de ce saint docteur : « Qu'il ne suffit pas à un homme vaiment charitable de n'exciter ou de n'augmenter point par ses rapports les inimitiés des hommes , mais qu'il doit même Ira-

bES RAPPORTâ. S2S

vaitter de tout son pouToir à les étouffer et à les éteindre : • HamM kumumo parvm ««m dM)et immiGUias hominum mo 9XcUare neo Qugere maU loqurnào^ nisi eas ettam extinguere bmè loqumdo

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