‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 139 sur 196 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Qa'dB peat faire de grandes fautes en croyant trop légètêment les rapports. Bisarrerie des hommes dans cette crédulité, et sa source.

On peut, en suivant ces règles, éviter une partie des fautes que l'on commet en rapportant indiscrètement ce que l'on ne sait que par des entretiens particuliers. Mais ce n'est pas le seul défaut qae Ton est obligé d'éviter sur cette matière. Celui de croire légè* rement les rapports que d'autres nous font n'est guère moins important, et l'on peut dire qu'il est encore plus dangereux, parce qu'on est moins en garde de ce côté-là, et qu'on s'y laisse d'autant plus facilement aller qu'il semble qu'on y a moins de part. On croit que c'est à celui qui rapporte quelque chose à en répondre, et que l'on peut se reposer sur lui de la vérité des faits qu'il avance. Cependant il s'en faut bien que cela ne soft ; car l'âme de celui qui écoute ne demeure pas sans action. Elle croit, elle juge, elle se laisse aller à des passions ; elle agit même souvent en suivant ses passions f et si elle n'a pas eu sujet de déférer à ses rapports , ses jogements sont faux, ses passions injustes, ses actions déréglées.

Pour comprendre sur ce point l'injustice et la bizarrerie de l'esprit de la plupart des hommes, il ne faut que considérer que quand ils sont revêtus de certains ornements que Tordre du monde a attachés aux juges, qu'ils sont assemblés dans un certain lieu et que les choses se proposent et se traitent avec certaines formes, ils agissent d'ordinaire d'une manière sage et équital>le. Les discours d'une partie ne font point d'impression sur leur esprit,» à moins qu'ils ne sachent ce que l'autre y peut répondre. Ils examinent scrupuleusement les preuves, ils rejettent celles qui sont fausses ou incertaines, ils donnent lieu à affaiblir les dépositions des témoins, ils ne s'arrêtent qu'à celles qui ne sont point détruites par des reproches raisonnables , et ils ne déclarent jamais un homme coupable des crimes qu'on lui impute, à moins qu'il n'en soit absolument convaincu. Le seul défaut de preuves leur suffît pour absoudre l'accusé et pour condamner l'accusateur. Et

M Aiff.,'C0i|/tot.» 1. IX, €. u, B. 21.

quand ils manquent à quelques-unes de ces formes, its se condâtn" nent eux-mêmes de témérité et d'injustice. Mais quand il s'agit de juger de quelqu'un en particulier, sans pouvoir ni autorité, ils agissent bien d'une autre sorte. Toutes preuves leur su£Bsent, toute autorité leur est bonne, tout témoin est bien reçu, et sur le simple rapport de personnes, ou prévenues, ou mal informées, oa légères et sans jugement , on déclarera sans scrupule des gens coupables de tout ce que d'autres auront voulu leur imputer.

On dira peut-être qu'il est impossible d'apporter dans les jugements particuliers toutes les formalités des jugements solennels. Mais si Ton n'en observe pas l'appareil et la pompe, on devrait au moins en observer ce qui est néces3aire pour s'assurer de la vérité. Or il n'est pas moins nécessaire, pour former son jugement en particulier, de savoir ce que dit chaque partie, que pour en porter un jugement juridique. Ce qu'ufl témoin passionné, léger et inconsidéré, rapporte, dans un entretien, ne mérite pas plus de créance que ce qu'il dépose devant un juge, et il en mérite même beaucoup moins, parce que les serments que les juges exigent appliquent davantage les gens qui ont quelque conscience ou quelque honneur à ne rien dirS de faux. Enfin, une preuve fausse et incertaine, est fausse et incertaine partout. Cependant ceux qui feraient conscience de juger dans les tribunaux sur des preuves et des témoins de cette nature, n'en font souvent aucune de condamner les gens en particulier, sur des preuves encore plus faibles, et des témoins encore moins recevables'.

Il n'y a rien, sans doute, de moins raisonnable que cette inégalité de conduite ; mais elle a une cause bien effective danslacor* ruption du cœur des hommes. S'ils témoignent quelque équité dans les jugements publics, ce n'est pas qu'ils aiment réellement la justice ; ils l'aimeraient partout, s'ils l'aimaient véritablement : mais c'est, d'une part, que les formes auxquelles ils sont liés les empêchent de s'en écarter, et que, de l'autre, les fautes qu'ils commettraient en public ne demeureraient pas entièrement impunies, et seraient au moins vengées par le décri qu'ils s'attireraient, si elles ne l'étaient pas par des juges supérieurs.

Il n'y a rien de cela dans les jugements qu'ils font en secret sur les rapports qu'on leur fait. Il n'y a ni formes à garder, ni infamie à craindre. Ainsi, comme on a une entière liberté de suivre la pente de la nature, on la suit ; et cette pente porte à recevoir sans examen tout ce qu'on nous rapporte au désavantage du prochain, parce qu'on aime naturellement à YOir les autres rabaisséa et né<

prisés, et qu'on craint au contraire naturellement la retonue et l'attention, qui ont toujours quelque chose de gênant et de pénible ; ce qui fait qu'on aime mieux juger au hasard que de prendre tant de peine pour bien juger.

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