CHAPITRE VI
Diverses causes qui font faire de faux rapports de bonne foi.
11 suffit d'avoir quelque idée et quelque amour de l'équité pour condamner cette conduite. Mais de peur qu'en prenant môme résolution de juger sainement des rapports qu'on nous fera, et de n'en croire aucun qui ne soit revêtu de circonstances qui le rendent entièrement assuré, on ne laisse pas de s'y tromper, en prenant pour certain ce qui ne l'est pas : il est bon de faire réflexion sur quantité de rapports qu'on remarque tous les jours, qui, paraissant constants et indubitables, se trouvent néanmoins, à la fin, très faux. Qui ne croirait, par exemple, le témoignage d'un homme sincère, qui dit qu'il a appris telle et telle chose de la propre bouche d'un autre? Et cependant il arrive tous les jours des différends entre des personnes sincères, dans lesquels l'un soutient qu'il n'a point dit ce que l'autre soutient qu'il a entendu, sans qu'il y ait lieu pour cela de soupçonner ni l'un ni l'autre de mensonge et de fourberie. Cela peut arriver en mille manières que Ton découvrirait aisément ^i on y voulait faire attention. On corrige à tout moment dans ce qu'on écrit des équivoques qui s'y glissent, do peur qu'elles ne portent de faux sens dans l'esprit des autres. On prévient les doutes qui se peuvent exciter dans leur esprit sur ce qu'on leur propose, et les fausses conséquences qu'ils en pourraient tirer : et avec tout cela on n'évite pas toujours que ce qu'on écrit ne soit mal pris et mal entendu, et qu'on ne soit obligé à de longs éclaircissements. Que doit-il donc arriver dans des entretiens passagers où l'on n'apporte ni soin, ni application, ni précaution, où Ton n'exprime la plupart des choses qu'imparfaitement, et s'en remettant souvent à l'intelligence de ceux à qui l'on parle ? Et qui peut s'étonner qu'ils soient souvent pris à contre-sens, en sorte que l'un s'imagine avoir entendu ce que l'autre n'a jamais prétendu dire?
Le sens de nos expressions n'est pas tout renfermé dans les termes dont on se sert pour s'exprimer : il dépend quelquefois des discours qui ont précédé. Un ton, une inflejcion, un geste, un air
du visage en change la signification, et souvent même il dépend des pensées que l'on suppose dans ceux à qui on parle : de sorte que si, faute d'attention, ils ne prennent pas garde à cette suite, à ce ton, à cet air, ou si l'on s'est trompé en leur attribuant certaines pensées qu'ils n'avaient point, et qui faisaient néanmoins partie du sens, ils se trompent presque nécessairement dans l'intelligence de ce qu'on leur dit, et conçoivent tout un autre sens que celui qu'on leur voulait faire concevoir.
Il naît de là une méprise encore plus surprenante. C'est que comme notre âme n'est accoutumée à concevoir les choses que par le moyen des paroles, toutes les fois que des gens prennent à contre-sens ce qu'on leur dit, cette fausse impression se peint dansleur imagination, avec de certains termes, dont ils'empruntent une partie de ceux qui parlent, et ils en fournissent l'autre. Mais dans la suite, le souvenir de ce qu'ils ont ajouté s'effaçantde leur esprit , ils ne distinguent plus ce qu'ils ont ouï de ce qui vient d'eux ; et ainsi ils attribuent de bonne foi à celui qui les a entretenus toutes les paroles qui marquent la fausse impression qu'ils ont conçue, parce qu'ils la trouvent dans leur esprit revêtue de ces paroles.
Il y en a de même qui, faisant des récits des entretiens qu'ils ont eus avec quelqu'un, et ne se souvenant plus exactement des choses, le font parler selon un souvenir confus qui leur en reste. Que si on leur demandait alors s'ils sont bien assurés de ce qu'ils rapportent, ils diraient que non, et qu'ils n'en voudraient pas être garants. Mais dans la suite ils viennent à quitter leur doute, et à acquérir l'assurance qu'ils n'avaient pas d'abord, et cela d'une manière assez plaisante. Car en faisant ces récits, ils se les impriment fortement dans la mémoire, et ils oublient au contraire cette disposition de défiance et d'incertitude avec laquelle ils les avaient faits d'abord, de sorte qu'ils s'imaginent ensuite que ce souvenir exact est un effet des choses mômes, au lieu qu'il ne vient que du récit fréquent qu'ils en ont fait.
Il est donc juste, quand on accuse quelqu'un d'avoir dit quelque chose qui peut retomber ou sur lui, ou sur quelque autre, de s'informer, avant que de croire ce rapport, si ceux qu'il regarde en demeurent d'accord ; et quand on apprend qu'ils le désavouent, il faut suspendre son jugement, et chercher dans les circonstances du rapport de quoi se déterminer de côté ou d'autre. Car il est quelquefois plus profitable que celui à qui on attribue quelqud^ chose l'ait dit, et quelquefois qu'il ne l'ait point dit.
Quand il s^agit, par exemple, d'un discours qui marque quelque sentiment, si celui qui le désavoue déclare que non-seulement il n'a jamais tenu ce discours, mais qu'il n'est point et n'a jamais été dans le sentiment qu'il contient, son témoignage est infmiment plus croyable que le rapport de ceux qui prétendraient avoir entendu ce discours de lui. Car un sentiment est une chose permanente, à l'égard de laquelle on ne saurait presque se tromper, au lieu qu'il est fort facile qu'on prenne à contre-sens les paroles d'un autre, et qu'on se persuade ainsi d'avoir entendu ce qu'il n'a point dit.
Ce ne serait jamais fait si Ton voulait rapporter en détail toutes les manières dont on peut se tromper dans l'intelligence de ce qu'on nous dit. Il sufiBt qu'on soit persuadé en général qu'il y en a quantité. Et ainsi non-seulement dans les différends où l'on soutient qu'il n'a point dit ce qu'un autre lui attribue, mais aussi dans tous les rapports qu'on nous fait qui ne sont pas absolument certains, il faut empêcher son esprit de prendre parti sur-lechamp et retenir tous les mouvements qui sont des suites et des marques de croyance. Par ce moyen on ne participera point aux fautes des autres. On n'entrera point dans leurs passions, si l'on conçoit quelque soupçon de la conduite de ceux dont on entend faire une peinture peu avantageuse ; on n'en formera point de jugement exprès et formel ; en quoi consiste le plus grand mal que ces discours nous peuvent faire. Enfin, on sera toujours d'autant plus disposé à s'en éclaircir, qu'on n'aura point pris de parti.