‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 141 sur 196 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Cotnm« U se faut coudairc dans les faux rapports qu'on fait de nous ; qu'il n*eat pas possible de les éviter. JusUce que Ton doit à ceux qui les font. Réflexion qu'on doit faire sur soi-même et sur la vanité de ces rapports.

11 ne reste plus qu'un endroit par où les rapports nous puissent blesser. C'est quand nous en sommes nous-mêmes le sujet, et que des personnes que nous aurons entretenues avec confiance nous attribuent ensuite des discours ou ridicules ou imprudents : ce qui de soi-même est capable de nous aigrir contre ceux q li font ou qui croient ces rapports. Il est d'autant plus nécessaire de se préparer à se conduire d'une manière chrétienne dans ces rencontres, qu'il ne faut pas prétendre qu'on les puisse éviter absolument, Car quelque discernement que Ton fasse de ceux avec qui

Ton s'enlfélient, on est souvent trompé à la qaaiité de leur esprit, et encore plus à la disposition de leur cœur. C'est même un effet de bonté que de s'y tromper et de ne pas concevoir facilement des soupçons de la Gdélité des gens. Il est de plus impossible de prévoir toutes les manières dont les esprits faux peuvent abuser de nos paroles, et toutes les fausses idées qu'ils s'en peuvent former par le mélange bizarre de leurs imaginations avec nos pensées. Il faudrait donc presque renoncer entièrement au commerce des hommes, si l'on voulait ne s'exposer jamais à ces inconvénients, et comme cela n'est ni possible, ni utile à tout le monde, il faut se contenter de les éviter autant qu'on le peut, et se résoudre à les souffrir en patience quand on n'est pas assez heureux pour les éviter.

S'il arrive donc qu'on y tombe de quelque manière que ce soit, le premier soin et la première application qu'on doit avoir est d'empêcher que les fautes des autres ne nous soient une occasion d'en faire de notre côté, et de prendre garde ainsi qu'en nous plaignant qu'ils nous ont fait quelque injustice, ce ne soit nousmêmes qui leur en fassions. Car nous ne savons ce qu'on leur impute d'avoir dit de nous que parce que d'autres l'ont rapporté : or, comme ils peuvent avoir altéré nos paroles en les rapportant à d'autres, on peut aussi avoir altéré les leurs en nous les rapportant. Il faut donc au moins se bien assurer du fait avant que d'en faire aucune plainte, et c'est à quoi l'on manque d'ordinaire, parce que l'on suit plutôt les impressions de la passion qui s'émeut par la seule image d'une offense vraie ou fausse, que la lumière de la raison qui se règle par l'évidence et par la conviction.

On leur doit la même justice et la même retenue quand il s'agit de juger des motifs qu'ils ont pu avoir en faisant ces rapports. 11 y en a de pires les uns que les autres, et il n'est pas juste de leur attribuer sans raison les plus malins. Peut-être que ce que notre dépit nous ferait prendre pour un effet de haine, de mépris, de jalousie, n'est que celui d'une simple légèreté, d'une inadvertance, d'une prévention, d'une conscience trompée, d'une envie de se divertir. Ayons donc soin que notre passion n'aille pas au-delà de notre vue, et ne nous imaginons pas sans raison qu'on ne se puisse tromper de bonne foi à notre désavantage.

Il ne faut pas aussi oublier en ces occasions-là de se demander justice à soi-même, contre soi-même, de tous les discours et de tous les jugements téméraires, légers, indiscret? et malins qu'on a pu faire des autres ; ni de se remettre dans l'esprit tous Je?

mauvais effets qu'ils peuvent avoir produits dans leur cœur, dont nois pouvons mieux juger alors par nos propres sentiments : et comme nous ne savons pas ce que Dieu nous en impute encore, et ce qui nous en reste à payer à sa justice, nous devrions être ravis de ce qu'il nous donne des occasions d'en obtenir le pardon , en souffrant nous-mêmes quelque petite injustice de la part des autres.

Ensuite il faut considérer de près ces rapports et ces bruits qui nous incommodent, en prenant garde à ne leur pas donner plus de corps et de réalité qu'ils n'en ont. Car souvent nous leur donnons un être qu'ils n'ont plus, et nous les faisons subsister par notre imagination, lorsqu'ils sont anéantis dans celle des autres» Il ne faut pas croire que les hommes qui s'occupent si peu des objets les plus importants et les plus solides, soient d'humeur à s'amuser longtemps à des*bruits sans fondement. Tous ces contes n'ont qu'un cours passager; et après avoir servi d'entretien pour quelques jours aux personnes oisives, ils se dissipent et s'éva* nouissent quand ils sont las d'en parler. Il n'y a donc qu'à les laisser passer et à les mépriser comme de vains fantômes dont il ne restera rien. Quand ils subsisteraient même plus longtemps, et qu'ils feraient une impression plus durable, il ne faudrait avoir que de la pitié pour ceux qui la conserveraient, puisque c'est à eux qu'elle nuit plutôt qu'à nous.

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