‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 142 sur 196 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Qu'il faut tâcher de profiter des faux rapports qu'on fait de nous, pour mépriser la réputation des hommes , pour se détacher des conversations , pour parler avec plus de retenue.

Mais il ne faut pas seulement tâcher à se garantir du mal que ces rapports nous peuvent faire en nous portant à l'impatience, il faut essayer de nous les rendre effectivement utiles ; et ils le seraient sans doute, si nous savions profiter des instructions que nous en pouvons tirer. Car qu'ya-t-il, par exemple, qui nous puisse mieux apprendre la vanité de ce qu'on appelle réputation, que la légèreté que le commun du monde fait paraître en ces rencontres ? Quelques preuves qu'un homme ait données de bon sens, on n'en sera pas moins prêt à écouter avec plaisir une histoire ridicule et sans apparence qu'il plaira à quelqu'un de faire de lui, pourvu qu'il se trouve quelque esprit do travers qui y donne cour$.

Le monde est nalarellement si malin, qu'il seconde toujoars ceux qui veulent détruire la réputation d'autrui, et s*il a quelquefois de Testime pour certaines gens, c^est en quelque sorte malgré lui et contre sa première inclination : de sorte qu'il est toujours bien aise qu'on lui aide à se défaire de cette estime comme d'une chose qui l'incommode. Qu'y a-t-il donc de plus ridicule que de se repaître de celte vaine fumée et d'en faire la fin de ses actions et de ses travaux ?

Comme il est donc utile que les biens du monde soient mêlés d'amertume, de peur qu'on ne s'y attache, on doit être bien aise aussi que la conversation, qui n'est pas un des moindres de ces biens, ait ses goûts, parce qu'il n'y a guère de choses à quoi il fût plus dangereux de s'attacher. On y reçoit une infinité de blessures sensibles et insensibles On y perd souvent toutes les vertus. On y nourrit toutes ses passions, et Ton y ramasse toute la corruption qui se trouve répandue en plusieurs esprits^. Tout ce qui nous en retire donc pour nous obliger à une plus grande solitude et à avoir communication avec moins de gens, nous est avantageux. Or, il n'y a rien qui soit plus capable de nous dégoûter da commerce du monde que de trouver aussi peu d'honnêteté et de bonne foi dans la plupart des gens, que l'on y en trouve, et d'apprendre par expérience combien il faut être sur ses gardes quand on a à traiter avec ceux qu'on ne connaît pas assez. L'on peut dire même que c'est un si grand bien que d'être délivré d'un esprit mal fait et capable d'abuser de ce qu'on lui dit, qu'on se doit tenir heureux, quand on est averti par quelque rapport indiscret qu'il fait de nous, de n'avoir plus de commerce avec lui que par une grande nécessité.

Il ne faut pas néanmoins porter cela si loin, que l'on rompe avec ses amis toutes les fois qu'on a lieu de leur imputer quelque indiscrétion. Car il faut souffrir en eux ce défaut comme les autres. Mais ce nous doit être un avertissement continuel de nous ménager davantage à leur égard, de nous répandre moins, et d'élre davantage sur nos gardes, et par ce moyen les personnes les moins sûres et les moins fidèles nous deviendront souvent les plus utiles, efi nous obligeant de nous appliquer davantage à veiller sur nos paroles, et à éviter tout ce qui leur peut donner sujet d'en abuser.

NOTES

Note i, page 320. — La Rochefoucauld a écrit une excellente page sur l'obligation de garder le secret, Réflexions diverses ^ I ; nous ne la transcrirons pas de peur de multiplier les citations; mais nous voulions au moins l'indiquer.

Note 2, page 320. — Sous l'ancienne monarchie, toute personne qui, ayant eu connaissance d'un complot, ne l'avait pas révélé, était passible des peines les plus sévères. Qui ne sait la fin tragique du fils de l'historien de Thou, mourant sur l'échafaud pour n'avoir pas dénoncé la conjuration de Cinq-Mars ? Il était resté dans la nouvelle législation française [Cod. pén., art. 103 et suiv.) quelques vestiges de cette loi rigoureuse ; mais on les a fait disparaître lors de la révision du Code pénal en 1832.

Note 3, page 324. — Voyez la note 3 de l'essai sur les Jugements té" méraires, page 392.

Note 4, page 330.— Toyez le discours sur les Dangers des entretiens des hommes.

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