‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 143 sur 196 · POUR CEUX MEME QUI ONT RAISON · texte numérisé non relu

POUR CEUX MEME QUI ONT RAISON

I. Les contestalions qui arrivent parmi les hommes par les diverses vues et les divers sentiments qui partagent leur esprit, sont une source de tant de péchés qu'on ne saurait trop les prévoir et se les représenter, afin d'avoir plus d'application à les éviter. On n'y considère d'ordinaire que ceux où l'on tombe, ou en prenant un mauvais parti, ou en soutenant trop fortement et trop aigrement une vérité, et l'on se croit à couvert de tout quand on a raison dans le fond, et qu'on a évité, en se défendant, les paroles dures et choquantes.

Cependant en observant même ces deux règles qui doivent être inviolables, on peut encore se rendre coupable d'un très grand nombre d'autres défauts aussi dangereux, et qui ne déshonorent pas moins la vérité qu'on prétend soutenir. Et c'est ce que l'on a dessein de faire voir par cet écrit.'

IL Premièrement, c'est un défaut naturel de la persuasion forte qu'on a raison de s'irriter de l'opposition de ceux qui nous contredisent. Or, cette irritation peut être la source de diverses tentations et de divers défauts. On est tenté de mépriser ceux qui nous contestent quelque chose contre la raison ; on est tenté d'en faire des plaintes non nécessaires ; on est tenté de refroidissement envers eux, et c« refroidissement passe souvent jusqu'à quelque sorte d'aversion ; on s'en prend non-seulement à leur esprit, mais à leur cœur; on les soupçonne d'intérêt, de prévention, de malignité, d'opiniâtreté, de défaut de justesse d'esprit, non-seulement dans le point particulier dont il s'agit, mais généralement en toute autre chose.

IIL Ceux qui ont tort, à la vérité, coopèrent à toutes ces tenta-

lions par leur contradiction injuste, mais la faute des uns n'excuse point celle des autres. On n'a jamais le droit de mépriser le prochain, ni de concevoir de l'aversion pour lui, ni de lui attribuer des défauts que Ton n'est pas assuré qu'il ait; on n'a jamais droit d'inspirer à personne par des plaintes non nécessaires du mépris pour lui. Cependant la persuasion forte qu'on a raison produit souvent tous ces effets et toutes ces dispositions injustes qui égalent et surpassent même souvent de beaucoup l'injustice que les autres ont pu commettre à notre égard. Ainsi, en même temps que nous sommes innocents aux yeux des hommes et à nos propres yeux, c'est nous souvent qui sommes réellement les plus coupables au jugement de la souveraine justice.

lY. 11 y a donc des personnes à l'égard desquelles on peut dire que c'est un état dangereux que d'avoir raison, et qu'elles n^ont pas assez de vertu pour avoir si fort la justice de leur côté, et même qu'il vaudrait mieux pour elles qu'elles eussent un peu tort. Car cette justice dans une rencontre particulière étant jointe avec une vertu faible, rend toutes leurs passions fières, aigres, méprisantes, insultantes ; elle rend les plaies qu'elles ont reçues par la contradiction plus profondes, plus envenimées, et ainsi elle leur nuit au lieu de leur être utile. De sorte qu'elles doivent craindre que cette opposition qu'elles reçoivent injustement ne soit une punition de leur fierté intérieure pour laquelle Dieu a permis qu'il leur arrivât cette occasion de chute.

Il n'y a personne qui n'ait sujet de craindre que ces ténèbres qui ont caché la vérité à ceux qui les ont contredites mal à propos, n'aient été attirées par quelque hauteur intérieure qui ait mérité d'être exposée à c«tte tentation. Ainsi l'on n'a jamais sujet de se choquer de l'aveuglement des autres, parce qu'on ne sait jamais si on n'y a point autant de part que ceux qui l'éprouvent.

V. C'est encore un effet de cette forte persuasion, de rendre ceux en qui elle est plus attachés à leur sens, et de leur donner plus de confiance en leur propre jugement. Car se trouvant obligés de le préférer à celui des autres dans un cas particulier, ils croient être en droit de le faire en tout et d'en tirer une conclusion générale à leur avantage, ce qui est souvent très faux. On est éclairé sur les cas particuliers, selon que l'on connaît plus clairement les principes dont ils dépendent et par lesquels on en doit juger. Or, les divers esprits ne sont pas touchés et occupés des mêmes lumières. Souvent plus on est vivement frappé de certains principes, on l'est

moins de ceux par lesquels on doit juger des autres matières. Ainsi, cet avantage de raison que des personnes auront surd'aU)* très en une rencontre particulière, parce qu'ils en avaient les principes présents, devient pour elles une source d'illusion et de vanité lorsqu'elles se l'attribuent en d'autres. Cette lumière les obscurcit au lieu de les éclairer, et en leur ouvrant les yeux sur les défauts des autres, elle les tient fermés sur leurs propres défauts qui peuvent être beaucoup plus considérables et plus importants.

VI. Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est que les tentations que cause la pensée, que nous avions raison dans une affaire où nous n'avons pas obtenu ce que nous voulions, se renouvellent souvent par le souvenir longtemps après que cette occasion est passée.

Les fautes que commettent sur-le-champ ceux qui ont eu tort dans le fond sont plus passagères. Us les oublient, parce qu'elles n'ont point de profondes racines dans leur cœur, et ne laissent pas souvent de les réparer par une abondante charité. Au contraire, ceux qui ont eu raison dans un différend en conservent la mémoire par la plaie qu'ils y ont reçue, et, n'ayant point de sujet évident de s'humilier, ils se confirment par ce souvenir dans l'estime d'eux-mêmes et dans le mépris des autres. Leur aigreur intérieure continue et produit en eux une disposition très dangereuse que les Grecs expriment par un seul mot, pijducaKioc, qui signifie k souvenir des injures.

Vn. Les plaintes que l'on fait du procédé des personnes avec qui on a été en différend peuvent aussi être injustes en diverses manières. Premièrement, elles portent naturellement ceux à qui on les fait à mépriser les personnes qu'on leur représente comme déraisonnables et injustes. Or, leur en donner cette idée, c'est les mettre en danger de perdre une partie de leur charité pour eux. Le commun du monde n'est point assez spirituel pour conserver le même degré de charité envers ceux pour qui ils ont beaucoup moins d'estime qu'ils n'avaient. Et comme l'estime y était nécessaire, la diminuer c'est affaiblir leur charité.

Vin. Secondement, elle les met en danger d'en juger témérairement eux-mêmes ; car ou ils ne doivent point juger de ce qu'on leur dit, ou ils en doivent juger avec connaissance de cause et non sur le témoignage d'une des parties. Cependant, comme on fuit d'ordinaire les examens pénibles, on aime mieux prendre le parti de celui qui nous parle ; ce qui est clairement injuste, puis*

que nou9 ne voudrions pas qu'on en usât de même à notre égard . Ceux donc qui y engagent les autres font une injustice visible en les portant à juger d'une manière qui n'est point du tout équitable. Personne ne veut être condamné sur le rapport de ceux avec qui il est en différend, 11 n'est donc permis à personne d'exciter les autres à un procédé qu'il ne voudrait pas qu'on pratiquât à son égard.

IX. On ne considère pas assez, quand on forme de ces sortes de plaintes contre ceux qui nous ont centristes, que ces plaintes sont d'elles-mêmes capables de diminuer l'autorité, la créance et la confiance qu'on pourrait avoir en eux ; car on perd sans doute beaucoup de sa créance et de sa confiance pour une personne quand on vient à la regarder comme déraisonnable et capable d*étre éblouie par de mauvaises raisons. On ne manque guère à craindre pour soi-même ce qu'on voit que d'autres ont éprouvé de sa part. Cependant, il se peut faire que cette créance et cette confiance fût utile à celui à qui on l'ôte, et qu'elle lui fût même nécessaire pour subsister dans le bien. Les gens qui ont été déraisonnables à notre égard peuvent être nécessaires à d'autres pour les soutenir. Il faut donc bien prendre garde qu'une petite délicatesse sur un différend passager ne nous porte à diminuer leur créance, qui sert d'un appui nécessaire à d'autres.

X. Il est visible que la source ordinaire de ces plaintes est un secret dépit de ce qu'on nous a contesté injustement quelque chose ; ce qui nous porte à en chercher une espèce de vengeance en faisant condamner par d'autres ceux qui l'ont emporté sur nous. Or, qu'est-ce que tout cela qu'une vraie impatience et une impatience déraisonnable ? car ce monde ici n'est nullement destiné à la justification pleine de la vérité. Il est, au contraire, de l'état de cette vie que la vérité y soit souvent étouffée, opprimée, condamnée. La vérité même devenue visible, en conversant parmi les hommes, y a souffert toutes sortes de mépris et de rebuts, et elle y a toujours été le but et l'objet de la contradiction des hommes.

Sommes-nous donc raisonnables de ne pouvoir souffrir qu'elle soit rejetée lorsque nous y avons quelque petit intérêt, et de ne vouloir pas attendre en patience le jour destiné à la manifestation de toutes les vérités obscurcies par l'injustice des hommes?

Il est bon qu'il y ait quelque chose dont Dieu nous fasse justice au jour du jugement; car malheur à ceux qui n'y i>araltront que

pour réparer les injustices qu'ils auront faites aux autres! C'est se priver de cette justification si glorieuse à ceux qui la recevront de Dieu, que d'en vouloir jouir par avance dans cette vie même.

XI. Nous n'avons droit de nous plaindre des autres de ce qu'ils ne nous rendent pas ce qu'ils nous doivent, que lorsque nous ne nous pouvons reprocher d'avoir manqué à leur rendre ce que nous leur devions. Or, qui peut se rendre ce témoignage, ou plutôt qui ne doit être convaincu qu'il s'en faut bien qu'il ne s'acquitte envers le prochain de tout ce qu'il lui doit? 11 est vrai qu'on nous doit l'aveu de la raison quand nous l'avons, et qu'on ne nous doit pas contester des vérités certaines ; mais nous sommes aussi redevables au prochain d'une infinité d'offices de charité. Nous lui devons le support dans ses faiblesses, la patience dans ses défauts, et nous devons regarder ces devoirs comme nous étant prescrits par la loi de Jésus-Christ, selon qu'il est dit : « Portez les fardeaux les uns des autres, et vous accomplirez ainsi la loi de Jésus-Christ; » Aller alterius onera portate^ et sic adimplebitis legem Christi'. Nous lui devons l'édification et l'instruction, au moins par notre exemple. Nous devons lui inspirer Thumilité, omnes invkem humilUatem insinuate'^, en la pratiquant devant lui, comme saint Pierre nous y exhorte. Que celui qui accomplit tous ces devoirs se plaigne, à la bonne heure, des déraison.^ du prochain. Mais comment s'en plaindrait- il, puisque c'est un de ses devoirs de ne s'en pas plaindre ? Il est dangereux d'entrer en compte avec Dieu. Si nous sommes si exacts à exiger du prochain tout ce qu'il nous doit. Dieu exigera de nous tout ce que nous lui devons et tout ce que nous devons au prochain, et il se trouvera que nous demeurerons infiniment redevables.

XÏI. Que reprochons-nous à ceux qui n'ont pas été de notre sentiment dans quelque dispute? D'avoir ignoré une vérité que nous avons très bien connue. C'est donc un avantage que nous avons eu sur eux ; mais nous est-il permis do nous en glorifier? Dieu est le distributeur de l'intelligence de toute vérité. S'il nous en a mieux partagés en quelque occasion que d'autres, c'est un sujet de l'en remercier ; mais ce n'en est pas un d'insulter à ceux à qui Dieu n'a pas donné la même intelligence qu'à nous. Je ne leur reproche pas, dircz-vous, de n'avoir pas compris, mais d'avoir combattu ce qu'ils ne comprenaient point. Ne voyez-vous pas

(«) Gai., VT, 2. {b) i. Pelr , V 5.

que cette opposition à la vérité est une suite de leur ignorance et de leur illusion ? C'est à la vérité même qu'ils auront à en répondre, mais ce n'est pas à vous. Il ne nous est pas permis d'y prendre un autre intérêt que celui que la vérité y prend. Or, la vérité n'approuve point que nous la fassions servir de prétexte pour nous glorifier en nous-mêmes ni pour mépriser le prochain. Elle veut bien souffrir d'être ignorée et combattue. Pourquoi ferons- nous difficulté de le souffrir? C'est donc pour notre intérêt que nous combattons, et non pour celui de la vérité. Ce qui nous pique n'est pas le mépris que la vérité et la justice y ont reçue, c'est que nous croyons avoir été méprisés, et qu'on ne nous a pas rendu ce que nous croyons qu'on nous devait. Or, il est bien honteux de faire valoir ses propres intérêts lorsque la vérité ne fait pas valoir les siens.

XIII. On ne pense pas assez que les hommes peuvent avoir tort de ne se pas rendre intérieurement à la vérité, mais qu'ils n'ont jamais tort de n'en pas demeurer d'accord extérieurement tant qu'ils n'en sont pas entièrement persuadés. Cependant on n'ose souvent se plaindre de l'erreur intérieure, parce qu'on voit bien qu'on n'a pas droit de s'élever au dessus des autres de ce qu'on a plus d'intelligence qu'eux, et l'on se plaint de ce qu'on témoigne extérieurement de n'en être pas persuadé. On parle, dit-on, comme si on avait raison. On maltraite les autres ; on use de termes durs. Ce sont des suites de l'erreur qui n'ont rien de soi de plus mauvais que l'erreur même. Dès que l'on a travesti l'erreur en vérité, il n'est pas étrange qu'on lui en attribue les droits. Que si l'on prétend que le procédé de ces personnes ne serait pas même convenable à la vérité quand ils l'auraient eue de leur côté, ce serait alors une seconde erreur et une seconde ignorance, puisqu'ils auraient ignoré et quelle est la vérité, et quel est le procédé digne de la vérité. Et ainsi ce procédé dont nous nous plaignons ne serait encore qu'une suite de cette seconde ignorance intérieure, un second défaut d'intelligence qui serait à plaindre pour eux et non pas pour nous.

XIV. Il n'y a proprement que Dieu qui ait droit de se plaindre des erreurs et des ignorances des hommes, parce qu'ils n'y tombent que par la haine qu'ils ont pour la lumière dont il les éclaire, se'on qu'il est dit : « Quiconque fait le mal hait la lumière; » omnis quimalè ayit, odit lucçm'*, lirais, quant aux hommes, l'illusion d(}s

autres ne doit être pour eux qu'un objet de compassion et d^humiliation, par la conviction qu'ils doivent avoir qu'ils sont capables des mêmes ténèbres et des mêmes égarements. Que sUl arrive qu'ils se trouvent incommodés par quelques suites et par quelques effets de ces erreurs, il est bien juste qu'ils les souffrent en patience, puisque Dieu en souffre la source même qui les produit, et que la même conviction qu'ils doivent avoir qu'ils sont coupables des mêmes erreurs, doit s'étendre jusqu'aux suites et leur faire croire qu'ils sont capables de toutes les injustices qui en naissent.

XV. On peut blesser la vérité en diverses manières, et il n'est pas juste que ceux qui la blessent d'une manière parlent durement de ceux qui la blessent en une autre. On blesse la vérité en la combattant, en lui résistant, en ne lui cédant pas, en inspirant aux autres la fausseté. Cela est vrai, mais on ne la blesse pas moins en s'en glorifiant et en l'employant à nos intérêts et à notre vanité, en la faisant servir d'armes contre la charité. Que ceux qui blâment les autres d'une simple ignorance et d'un défaut d'intelligence prennent garde s'ils n'ont point déshonoré la vérité en ces autres manières qui ne lui sont pas moins injurieuses.

Celui qui combat la vérité en est ennemi en ce point, mais celui qui s'en sert contre la charité en fait un usage aussi indigne d'elle, puisque Dieu ne donne jamais la vérité pour affaiblir la charité.

XVI. Ce qui me fâche, dit-on, c'est que non-seulement- ceux dont les prétentions étaient injustes ne m'ont pas cédé, mais ils ont même fait prévaloir leur injustice. Ils m'ont procuré la condamnation et l'improbation dos autres. C'est fort bien prouver que ces personnes sont à plaindre, mais c'est fort mal prouver que vous ayez sujet de vous plaindre d'elles. Elles sont à plaindre, et d'avoir combattu la vérité, et d'avoir fait prévaloir l'erreur, et d'avoir fait mépriser ceux qui avaient raison. Ce sont trois maux différents pour ces personnes , mais c'est un bonheur pour vous, et d'avoir connu la vérité, et de n'avoir pas eu sujet de vous en élever, et d'avoir participé à l'espèce d'injure qu'elle a reçue. C'est à elle qu'il appartenait de prévaloir, et non à vous. C'est à elle qu'on devait céder, et non pas à vous. Si on ne l'a pas fait, c'est la vérité qui a sujet de s'en plaindre, et non pas vous.

XVII. Vous en avez d'autant moins qu'il est aisé de vous montrer que vous n'êtes pas assuré que vous ne soyez point vous-même la cause du rebut que la vérité a reçu ; car c'est souvent par notre

faute que la vérité n'est pas goûtée. C'est souvent parce que nous l'expliquons fort mal que nous la faisons voir revêtue d'un grand nombre de marques de fausseté, et enfin que nous irritons contre elle toutes les passions des autres. Nous parlons avec un air qui les choque et nous commettons la vérité avec toutes les préventions de ceux à qui nous la proposons. Doit-on donc s'étonner qu'ils rejettent une vérité qui leur est si mal proposée ? S'ils ont tort de ne se rendre pas à la vérité que nous soutenons contre eux , n'en avons-nous pas autant qu'eux de les avoir éloignés de s'y rendre par les faux jours où nous la leur avons fait voir ?

XVIII. Mais je veux que nous n'ayons point employé de ces mauvaises manières, qui ne sont pas seulement des défauts d'esprit, mais des défauts de mœurs : nous avons encore à examiner si la vérité n'était point destituée dans notre bouche de ces appuis naturels qui la font recevoir et goûter aux autres. Peut-être n'avons-nous point de talent pour la bien éclaircir et la rendre capable d'entrer dans l'esprit ; car ce sont deux qualités différentes de bien connaître la vérité et de la bien faire entendre aux autres. Il est vrai qu'on ne peut pas corriger ces impuissances naturelles, mais aussi il ne faut pas imputer aux autres ce qui en dépend. Il faut souffrir l'humiliation de n'être pas cru quand on n'a pas le talent de se faire croire. Un grand capitaine grec, qu'on avait pris dans une hôtellerie pour un valet, fut prié par la maîtresse du logis d'aider à quelque service de cuisine ; et, s'étanl trouvé dans cet exercice si disproportionné à sa qualité, il ne dit autre chose à ceux qui s'en étonnaient, sinon qu'il payait la peine de sa mauvaise mine. Il en est souvent de même de ceux que l'on condamne q and ils ont raison. Us doivent penser simplement qu'ils souffrent la peine de leur peu de netteté d'esprit et de leur peu d'adresse à mettre les choses dans leur jour, sans aller chercher d'autres raisons de se mettre en colère contre ceux qui l'ont emporté sur eux.

XIX. Mais pourquoi, dites- vous, se sont-ils saisis de ce qui leur était contesté? Je ne dis pas que cela soit juste, mais je dis que c'est une injustice ordinaire dont on ne doit point faire de bruit. Pour le comprendre, il n'y a qu'à considérer qu'il y a des différends importants qui sont réglés par des juges que l'ordre du monde a étad)lis pour cela. 11^^ en a, par exemple, qui se règlent au conseil du roi, d'autres au parlement, d'autres par des juges inférieurs. Tous ces juges ont quelque force pour faire exécuter leurs jugements, et les juges les moins autorisés deviennent souverains

quand on ne peut pas se relever de leur sentence sans des embarras que la prudence oblige d'éviter. Car il est clair, à l'égard de toutes ces différentes juridictions, que dès là qu'on n'a pas lieu d'en appeler et de faire changer le jugement, c'est une nécessité et même un devoir de s'y soumettre ; et il faut croire alors que Dieu veut nous ôter ce qui nous est refusé par ces juges établis, et que ce qui peut être injuste de la part des juges du monde, est certainement juste de la part de Dieu qui nous prive justement de certains avantages, et qui se sert pour cela des jugements injustes des hommes.

XX. Nous ne sommes point dans ce cas, dites-vous : cela peut être vrai à Tégard des juges établis par l'autorité publique ; car, comme ils ont une puissance légitime, il s'y faut soumettre ; mais il n'en est pas de même de ceux qui n'en ont aucune , qui sont proprement des parties qui s'érigent néanmoins en juges et s'attribuent les choses par leur propre mouvement. C'est où je prétends vous faire venir, car ces parties érigées en juges ont aussi leur autorité, et cette autorité vient de la nécessité des choses humaines.- Les différends qui arrivent parmi les hommes étant infinis, et étant impossible qu'ils se jugent tous par des juges réglés et établis, ii faut nécessairement que les moins considérables se règlent entre les parties mêmes , que chacune plaide sa cause comme elle peut, et lâche de persuader ceux avec qui elle conteste. Or dans ces sortes de jugements, les plus forts en créance, en autorité, en réputation, l'emportent sur les plus faibles. Ils se saisissent de ce qui est contesté en s'adjugeant à eux-mêmes ce qu'on leur dispule. Cela est injuste, dit-on. Oui, quand on le fait injustement ; mais si on le faisait justement, il n'y aurait point d'injustice ; car lesdif« férends des hommes ne se sauraient régler autrement. Les rois décident les grands différends qu'ils ont avec d'autres États par la force, parce qu'il n'y a point déjuge commun ; et les petits différends des particuliers se règlent de même par la force, pa ce qu'on ne les saurait régler d'une autre manière. Si vous pouviez empêcher l'effet de ce jugement sans fracas et sans de plus grands inconvénients que le mal qu'on en peut souffrir, à la bonne heure, faites-le si vous pouvez. Mais si vous ne le pouvez pas , il faut souffrir ces petites injustices, qui sont inconnues à ceux avec qui l'on est en contestation , et les souffrir avec la même soumission que l'on souffre celles qui nous @eraiçn( faites par des juges établis et souverains,

Comme il ne faut donc pas s'amuser à décrier les tribunaux, lorsqu'ils jugent injustement contre nous, mais se contenter de ce que Dieu nous donne par leur ministère, il ne faut pas de même se révolter contre ceux qui nous condamnent dans ces petits différends qui n'ont point d'autres juges que les parties mêmes qui exécutent leur jugement par la force; mais il faut se soumettre humblement à ce qu'elles ont décidé, en se contentant de la part qu'elles nous ont voulu laisser lorsqu'elles sont plus fortes que nous, et en reconnaissant l'ordre de Dieu dans cette force telle qu'elle soit.

XXI. « Nous espérons (dans l'autre vie) de nouveaux cieux, et une nouvelle terre où la justice habitera" : » c'est à-dire que la force y sera toujours jointe à la justice, et ne servira qu'à l'exécution de ses volontés. Mais dans ce monde ce n'est pas la justice qui domine, sinon dans la première cause. C'est la force qui règle tout dans toutes les causes secondes et qui y domine. Les plus grands rois du monde sont dominés par la force de la nature. Il faut, malgré eux, qu'ils brûlent s'ils s'approchent trop du feu, et qu'ils gèlent s'ils s'exposent à un froid rigoureux. Quand la mort ou les maladies les saisissent, il faut bien obéir malgré toutes les résistances qu'ils y peuvent faire. C'est la force qui tient les peuples assujettis aux rois, et les particuliers aux magistrats. Or, il y a dans le monde une infinité de forces grandes et petites, qui dominent tout ce qui se trouve dans leur ressort. Si un supérieur de religion ordonne une pénitence à un frère, il faut qu'il la subisse. Si un président fait taire un avocat, il faut que l'avocat se taise. Si un homme qui a quatre laquais veut passer avant un autre qui n'en a qu'un, c'est une folie à cet homme de lui contester le pas. La raison veut qu'on s'assujettisse à chacune de ces forces dès lorsqu'on n'y saurait résister, et qu'on regarde ceux qui l'ont comme des instruments de Dieu en ce point.

XXII. Or, on ne prend pas garde qu'entre ces forces subalternes il y en a une qu'on peut appeler une force de persuasion, de créance el d'autorité, qui consiste en un amas de diverses qualités.

Parler bien nettement et avec agrément contribue à la persuasion.

La créance qu'on a acquise y contribue; la qualité, la réputation, les manières, un ton d'autorité, la confiance à se mettre en posses* sien de la vérité, tout cela fait une force pour persuader. Si donc une

{a) Pierre., m, 13,

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personne destituée de tous ces moyens entre en différend avec une personne fortifiée de tous ces appuis, elle doit aussi peu s'étonner d'être battue, qu'une petite compagnie de cavalerie attaquée par un gros escadron. Ainsi, quand l'impuissance de résister la réduit à céder, elle le doit faire avec la même égalité d'esprit que s'il s'agissait de se soumettre à toute autre force. A regard de celui qui ne peut surmonter cette force, elle devient une marque de la volonté de Dieu ; car on a droit de conclure que Dieu ne veut pas que nous obtenions tout ce que nous ne pouvons obtenir. J^ n'ai jamais pu, dit-on, persuader une telle personne de mes raisons : Dieu ne voulait donc pas que vous la persuadassiez. Vous n'avez pu persuader qu'on vous accordât certains avantages qui vous appartenaient légitimement : Dieu ne voulait donc pas qu'on vous les accordât ; et ainsi il en faut accepter tranquillement la privation.

XXIII. Tout ce que nous ne pouvons faire doit être mis au rang des choses qui nous sont aussi impossibles que d'être rois de la Chine : et il faut mettre au nombre de ces choses impossibles toutes celles que nous ne pouvons obtenir justement, et sans employer des moyens que la prudence et la piété nous interdisent.

Par exemple, si, pour se faire accorder quelque petit avantage, il fallait pousser à bout des personnes qu'on doit ménager, rompre iavec elles, les décrier, se faire une querelle immortelle, s'exposer à passer pour hautain, capricieux, et s'attirer une méchante réputation; il est clair qu'il faut abandonner une telle prétention, et par conséquent la regarder comme n'y pouvant réussir, et se résoudre ainsi à souffrir humblement qu'on nous en prive.

XXIV. Nous avons dit que tout juge, quel qu'il soit, a un certain pouvoir de punir ceux qui lui résistent ; et c'est en quoi consiste sa force. Or, cela convient aussi à ces juges parties dont nous avons parlé, et dont la vie humaine ne se peut passer. Ils ordonnent aussi des punitions contre ceux qui ne se soumettent pas à eux. Ils les font condamner par le commun du monde, comme des personnes déraisonnables, hautaines, de mauvaise humeur. On se décrie en leur résistant, et l'on acquiert une méchante réputation qui nuit souvent beaucoup dans la suite. La crainte juste de ces inconvénients nous oblige donc à nous soumettre aussi à ces sortes de juges, et à nous contenter de ce que nous leur pouvons persuader de nous accorder. Vous prétendez avoir de grands droits sur quantité de petites choses; mais certains juges, qui se sont trouvée

en état de s'attribuer le jugement de ces prétentions,, n'ont pas eu les mêmes vues. Il se trouve qu'ils sont plus autorisés. II faut donc acquiescer à leur sentiment, et le prendre pour une volonté de Dieu sur nous.

XXV. Si j'avais voulu, dites-vous, je me serais bien moqué de leurs sentiment^, j'aurais pris d'autres juges qui m'auraient rendu justice., et qui les auraient condamnés; mais pour cela il fallait faire du fracas, paraître intéressé, s'agiter beaucoup, dire des choses dures, essuyer d'autres désagréments, se mettre en danger de scandaliser le monde, se faire condamner sur l'étiquette par la plupart des gens, s'exposer à diverses passions de colère, de dépit, de chagrin, dans lesquelles il est difficile de se modérer. Vous avez cru qu'il était meilleur de ne faire point d'éclat, et que c'était là ce que Dieu voulait de vous, et vous en avez très bien jugé ; mais puisque Dieu voulait que vous en usassiez ainsi, il voulait donc que vous renonçassiez à toutes vos petites prétentions pour le bien de la paix, pour conserver la tranquillité de votre âme et de votre conscience que vous auriez blessée par un autre procédé. Or, si Dieu le voulait, vous devez regarder toutes ces choses comme ne vous appartenant point, puisque vous ne les pouviez obtenir qu'en offensant Dieu,

XXVI. Mais n'est-ce point, dira-t-on, trop favoriser la cause de ceux qui ont tort dans le fond que de se mettre tant en peine (Je conserver leur réputation, et de ne les pas troubler dans ce qu'ils usurpent injustement, et d'obliger ceux qui ont raison de leur céder? Et ne pourrait-on pas qualifier tout cet écrit du nom de plaidoyer pour les personnes déraisonnables? Mais ce jugement ne serait fondé que sur une illusion très ordinaire, mais très dangereuse, qui est de ne pas discerner les véritables intérêts des hommes. Il y a de petits intérêts, il y en a de grands, et la raison veut qu'on néglige les petits pour conserver les grands. Or, on ne tend par cet écrit qu'à faire pratiquer cette maxime; c'est à quoi aboutissent toutes les réflexions qu'il contient.

Quand on soutient quelque chose contre quelqu'un, et qu'on prétend qu'il nous accorde quelque avantage auquel on croit avoir droit, quel est notre principal intérêt? Est-ce de faire prévaloir jiotre sentiment, ou d'obtenir ce petit avantage que nous prétendons? Si cela est, nous nous contentons de bien peu de chose, et nous faisons voir que nous n'avons guère d'idée des vrais biens ni des vrais maux. N'est- il pas infiniment plus important pour nous

Mi DANGERS A CRAINDRE

d'édifier le prochain par notre douceur, de ne le pas scandaliser, aigrir, irriter par notre fierté, de conserver la paix de notre âme, que d'obtenir ces petits avantages temporels, ou de faire prévaloir et approuver notre sentiment? Ne sont-ce pas là, au contraire, des avantages si minces, qu'il vaut mieux en un sens n'y pas réussir que d'y réussir? Car que revient-il de tout cela? Du vent et de la fumée. Mais il y a quelque chose de bien plus solide à être moitiBé lors même qu'on a raison, à être privé de quelques prétentions légitimes pour lesquelles on avait de l'attache; et la raison et la piété y trouvent bien mieux leur compte.

On a donc prétendu favoriser dans cet écrit les vrais et les grands intérêts de ceux qui ont raison et leur apprendre à négliger les petits. On a voulu empêcher ceux dont la cause est juste de perdre leurs solides avantages. On ne saurait trop apprendre aux hommes à séparer leurs vrais intérêts, c'est-à-dire ceux de leur âme, de ceux de l'amour-propre. Car leur intérêt est au contraire que leur amour-propre ne soit point satisfait , qu'il soit contredit, qu'il soit mortifié. C'est à quoi Tapôtre nous exhorte par ces paroles : « Mes frères, nous ne sommes pas redevables à la chair de vivre selon la chair; » fratres, debitores sumus non carniy ut secundum carnem vivamuso. Car cette chair est notre amour-propre, selon lequel l'apôtre nous défend de vivre, et qu'il nous commande de détruire ; et il ne faut pas dire qu'il n'y a pas d'amour-propre à désirer d'obtenir ce qui est juste : car on peut désirer injustement ce qui est juste en soi ; et c'est quand on le désire avec trop de passion, et qu'on n'est pas disposé à en être privé si Dieu le veut; quand on emploie de mauvais moyens pour l'obtenir, comme les paroles aigres et les contestations animées.

Tous ces moyens sont injustes, puisque Dieu les condamne ; et il marque ainsi qu'il y a dans le fond du cœur quelque passion déraisonnable qui nous les fait employer. Nous ne devons rien désirer que ce que Dieu nous veut donner. Or, il est certain que Dieu ne veut pas nous donner ce que nous ne pouvons obtenir que par ces moyens.

Il vaut mieux perdre ce que nous demandons le plus légitimement que de les employer. Voilà ce que Dieu vetit de nous.

Il n'est donc point vrai que ce discours tende à favoriser les personnes déraisonnables. Il tend au contraire uniquement à conserver à ceux qui ont raison le plus grand bien qu'ils puissent

DAKS LES CONTESTATIONS. 345

avoir, qui est d'avoir raison en lout temps, selon cju^il est dit : • Heureux ceux qui gardent les règles de la justice, el qui font en tout temps ce qui est juste : Beati qui custodiunt judicium, et faciunt justitiam in omni tempore". Ce n'était donc point pour favoriser Pinjustice que saint Paul conseillait aux chrétiens de ne point plaider, et de souffrir plutôt l'injustice *. C'était plutôt pour empêcher qu'ils ne se missent en danger de perdre cette justice. Et son but était de leur en assurer la possession. Ainsi l'on peut avancer sur ce sujet une pensée assez contraire aux idées communes, mais vraie et solide en elle-même. C'est que notre intérêt particulier nous doit porter ordinairement à éviter toutes contestations, même en perdant ce que nous pouvons prétendre; et que c'est au contraire Tmtérêt du prochain qui nous doit obliger en quelques rencontres à lui contester certaines choses.

Je ne dois point contester ni me plaindre fortement des autres, lorsque je puis craindre avec raison de perdre la paix de l'âme, de blesser la charité, de me dissiper dans l'embarras des contestations : mais s'il y a quelque raison qui puisse y engager, c'est le désir de préserver le prochain d'une usurpation injuste qui blesserait sa conscience. Comme il est rare néanmoins qu'on y puisse réussir par cette voie, sans tomber dans de plus grands inconvénients, il est rare par conséquent qu'on soit obligé à la pratique de cette sorte de charité. Il vaut ordinairement mieux céder, parce que nous sommes plus chargés de procurer notre avantage que celui des autres.

(o) Pi. cv, 3. (b) 1. Cor.f VI, 7.

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