‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 145 sur 196 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De quelle sorte les fausses idées à l'égard des biens et des maut se forment dani notre esprit et se communiquent par le langage.

tl n'y a rien où cette corruption ajoutée paraisse plus clairement qu'en ce qui regarde l'honneur. Ce que l'on appelle honneur en général n'a presque point d'objet certain. Les hommes le placent où ils veulent, selon leur fantaisie, et il y a peu de choses honorables qui ne puissent devenir honteuses par un autre tour d'ima gination. De sorte que, quoiqu'il ne dépende pas de l'opinion de nous faire aimer l'honneur, et que cette inclination soit naturelle, il dépend néanmoins de l'opinion de l'attacher à une chose plutôt qu'à une autre.

Il y a quelque chose de plus fixe dans l'inclination que nous avons pour le plaisir ; car tous les hommes aiment naturellement les plaisirs sensibles et certains objets de ces plaisirs. Néanmoins, l'imagination et les opinions ajoutées ne laissent pas d'avoir une extrême force pour agrandir ou pour diminuer l'idée que nous en avons. Elle serait beaucoup moindre si elle n'était formée que sur notre corruption naturelle ; nous y en joignons une autre qui naît de notre imagination en nous les représentant infiniment plus grands qu'ils ne sont, et c'est souvent ce surcroît qui naît de l'opinion qui nous emporte et qui cause la violence de nos passions.

Cet effet arrive, parce que nous ne connaissons pas seulement les objets de nos passions, mais que nous concevons aussi les mouvements qu'ils excitent dans les autres, et l'idée qu'ils en ont se communiquant à nous, nous nous accoutumons à regarder ces objets, non par notre propre impression, mais par cette impression commune, et nous ressentons ensuite des mouvements que nous n'aurions point eu si l'objet seul avait agi sur nous. Combien croiton que la manière dont on parle dans le monde de la beauté, de la grandeur, de la gloire, de l'infamie, des affronts, serve à augmenter ce qu'il y a de naturel dans les passions que ces choses excitent en nous? Cela va si loin que l'on peut dire que cette corruption ajoutée est infiniment plus grande que la naturelle.

Outre les objets qui sont naturellement liés avec la concupiscence et qu'elle regarde directement, les hommes s'étant appliqués à une infinité d'autres, soit comme à des moyens de se procurer ceux-là, soit pour sati^fçiire aux nécessités de la vie, pour

en éviter les incommodités, pour exercer leur esprit 6t leur curiosité ; et enfin ayant trouvé plusieurs vérités, ou par la lumière de la raison qui n^est pas entièrement éteinte, ou par les instructions qu^il a plu à Dieu de leur donner de soi-même et des choses divines dont toutes les nations ont tiré quelques idées véritables, ils se sont formé sur tout cela plusieurs autres idées de Dieu, des créatures, des biens, des maux, des vertus, des vices, des choses temporelles et éternelles.

Mais ce qui leur est arrivé en se forniant ces idées est que les choses spirituelles étant fort éloignées de leur âme toute plongée dans les sens, et ne faisant pas une impression vive et sensible sur leur esprit, et étant d'ailleurs peu connues et peu aimées du commun du monde, elles n'ont ordinairement formé que de^ idées sombres et obscures ; ils ne les aperçoivent presque que par la pointe de l'esprit dans un éloignement infini. De plus, ils les voient seules destituées de tout appui, c'est-à-dire qu'ils ne voient point dans les autres hommes, à l'égard de ces objets, ces passions et ces désirs qui servent à étendre leurs idées, et à leur faire concevoir les choses grandes et désirables.

Il n'en est pas de même des choses temporelles. La concupiscence les approche d'eux et les leur fait vivement sentir, et la vivacité de ce sentiment, jointe à l'ardeur qu'ils aperçoivent dans les autres pour ces mêmes choses, augmente infiniment l'idée qu'ils en ont. Ils n'en jugent plus par leur prix véritable, mais par ce prix qu'elles ont dans l'opinion des hommes. Ainsi , en s'excitant les uns les autres à Tenvi à les aimer et à les concevoir comme grandes et estimables, elles remplissent premièrement tout leur esprit et ensuite tout leur cœur.

L'idée qu'ils ont de Dieu, des choses éternelles, du paradis, de l'enfer, des vertus comme vertus, des vices comme vices, sont du premier genre ; ce sont des idées spirituelles et délicates, peu sen- * sibles, peu lumineuses, peu touchantes, peu distinctes. Tous ces grands objets sont réduits par la faiblesse et l'obscurcissement de l'esprit des hommes à une petitesse imperceptible, et à peine occupent-ils la moindre partie d'un cœur et d'un esprit qui est souvent tout rempli d'une bagatelle. Ils ne conçoivent ni la grandeur de Dieu, ni les joies ineffables du paradis, ni les supplices effroyables des damnés, ni la beauté des vertus, ni la difformité des vices. Ils n'en connaissent presque que les noms, et je ne sais quoi d'obscur qui répond à ces noms, qui n'a point de soi-même de force pour faire impression sur leur esprit ou sur leur cœur,

3d(^ DANGER DES ENTRETIENS

Celles qif ils ont de la noblesse, des richesses, de la grandeur^ de la réputation, de la valeur, des qualités de Tesprit et du corps qui sont estimées dans le monde, comme de l'adresse dans Iss négociations, de l'agrément dans la conversation, de l'éloquence dans les discours et généralement de tout ce que le monde estime, sont du second genre. Non-seulement ils comprennent et ils sentent tout ce que ces choses ont de réalité, mais ils leur attribuent une grandeur qu'elles n'ont pas, qui est formée sur leurs passions et sur les fausses idées qu'ils connaissent dans les autres. Car comme j'ai déjà dit, il suffit de voir qu'une chose est aimée et désirée de plusieurs personnes pour croire qu'elle mérite de Tétre, puisqu'en la possédant on se regarde comme environné de tous les jugements avantageux de cette foule de gens qui iious jugent heureux de la posséder.

C'est par les mêmes raisons qu'ils conçoivent Içs objets contraires à ceux que je viens de marquer, comme des maux infiniment plus grands qu'ils ne sont, et qu'ils s'en forment des idées qui les leur font paraître eflrayables, parce qu'ils connaissent le mépris que le monde en fait, les railleries qu'ils attirent, l'état de rabaissement où ils mettent les personnes dans l'opinion de la plupart du monde. Et comme c'est cet état de rabaissement que l'orgueil humain ne saurait souffrir, il porte à regarder comme de très grands maux tout ce qui nous y peut réduire. ■■ Cette corruption de notre esprit consiste donc proprement dans la fausseté de nos idées : mais la voie ordinaire par laquelle nous recevons ces fausses idées est le langage, n'étant pas moins vrai des opinions que nous avons de la plupart des choses du monde, de leur petitesse ou de leur grandeur, que des vérités de la foi, qu'elles se communiquent par l'oule. Fides ex auditu^* Car ces idées se sont formées en nous, pour la plupart, lorsque nous étions encore incapables de juger des choses par nous-mêmes, et que nous recevions seulement les impressions que l'on nous communiquait par les paroles. Dans cet état nous avons ouï représenter certaines choses comme des biens, et d'autres comme des maux. Ceux qui nous en ont parlé nous ont imprimé l'idée de leurs mouvements, et nous nous sommes accoutumés à les regarder de la même sorte et à y joindre les mêmes mouvements et les mêmes passions.

Ca) Rom,f X, 17.

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