CHAPITRE III
Que le langaf e eomman est proprement le laagafe de la cencapieceace.
La corruption qui natt du langage est d'autant plus grande que les méchants étant inGniment en plus grand nombre que les bons, et ceux qui sont bons ne l'ayant pas toujours été, et ne l'étant pas même parfaitement, parce qu'ils ont en eux les restes de leur corruption naturelle, il arrive parla que le langage commun est proprement le langage de la concupiscence, et que c'est la concupiscence qui y domine et qui le règle. Les idées de grandeur ou de petitesse, de mépris ou d'estime, y sont toujours jointes aux objets selon que la concupiscence se les représente ; de sorte qu'il n'est pas étrange que, nous faisant concevoir les choses comme la concupiscence les conçoit, il excite et nourrisse en nous les mouvements qui naissent de ces fausses idées que la concupiscence s'en forme.
Il n'y a donc personne qui n'ait sujet de gémir de ces plaies que les par(^s des hommes ont faites dans son esprit, et qui ne puisse dire véritablement à Dieu, que les discours des méchants ont prévalu sur lui. Ils ont prévalu sur nous dans notre jeunesse lorsque nous n'étions pas capables de leur résister, et ils prévalent continuellement sur nous par l'intelligence qu'ils trouvent dans notre esprit, en nous faisant concevoir les choses autres qu'elles ne sont, ou plus grandes ou plus petites qu'elles ne sont.
Car il ne faut pas s'imaginer que le désir d'être à Dieu et la conversion même effective réforme entièrement cette corruption d'esprit, et nous fasse estimer chaque chose son juste prix. Il est vrai qu'en se donnant à Dieu on le préfère à toutes les créatures; mais cette préférence est encore bien petite et ne répond nullement à cette disproportion infinie qu'il y a de Dieu aux créatures, des choses éternelles aux temporelles. Dieu ne l'emporte souvent que de bien peu sur les objets de concupiscence. Nous ne laissons pas d'estimer encore les avantages du monde infiniment plus qu'ils ne méritent d'être estimés. Nous sommes encore près de l'équilibre ; et en chargeant un peu la balance, c'est-à-dire en augmentant un peu l'impression des choses du monde sur notre esprit, elles reprendraient facilement leur empirç et l'emporteraient sur Dieu. -
Or, rien n'est plus capable de produire ce funeste effet que les
discours des hommes du monde, parce qu'ils renouvellenl continuellement les fausses idées que nous avons des choses de la terre; qu'ils nous représentent toujours celles de Dieu dans cet obscurcissement et cette petitesse qui les fait mépriser à tant de personnes, et qu'ils ensanglantent et renouvellent ainsi ^continuellement nos plaies. C'est pourquoi il n'y a guère d'avis plus important que celui que nous donne le Sage par ces paroles": « Veillez sur vous-même, et prenez bien garde à ce que vous entendez dire, car il y va de votre perte : » Cave tibi, et attende diligenter auditui tuo, quoniam cum subversione tua ambulas. Nos chutes viennent ordinairement de nos faux jugements, nos faax jugements de nos fausses impressions, et ces fausses impressions du commerce que nous avons les uns avec les autres par le langage. C'est la chaîne malheureuse qui nous précipite dans l'enfer.