‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 147 sur 196 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Combien il se glisse de mauvaises choses dans les entretiens.

11 est difficile de se représenter combien il se glisse de mauvaises choses, je ne dis pas dans les conversations des personnes déréglées, mais même dans les entretiens ordinaires que l'on a avec le commun des gens du monde. Je ne parle pas des défauts grossiers dont ceux qui veillent un peu sur eux-mêmes s'aperçoivent assez, comme des médisances secrètes, des railleries malignes, des paroles libres, des maximes visiblement fausses; je parle d'une infinité d'autres choses auxquelles on ne prend pas garde. Une personne ne saurait être un peu attentive aux discours ordinaires des hommes. qu'il n'y aperçoive quantité de sentiments humains contraires à la vérité. On justifie la colère, la vengeance, l'ambition, l'avarice, le luxe. On parle avec estime de quantité d'actions que Dieu condamne. Tous les vices médiocres sont presque approuvés. On ne les condamne que dans leur excès*.

Quand on éviterait même ces sortes de défauts , il y en a d'autres qui paraissent presque inévitables. Il n'est pas à propos de parler souvent des choses de Dieu : il faut donc s'entretenir de celles du monde : or, cet entretien n'est jamais sans danger. On ne saurait en parler ni en entendre parler sans y penser, et Ton

(a) Scçi , xu}, 16.

n'y saurait penser sans renouveler dans son esprit les idées que Ton en avait et que les autres en ont, et sans se les rendre plus présentes, et par conséquent plus capables de faire impression sur notre esprit.

De plus, Tentretien ordinaire des hommes est accompagné de ces deux choses, de l'oubli de Dieu et de l'application aux choses du monde, et ces deux choses sont la source de toutes les tentations. Adam ne s'est perdu dans son innocence qu'en oubliant Dieu , et en s'attachant dans cet oubli à la contemplation de la beauté des créatures et de soi-même. Combien l'homme pécheur est-il plus capable de se corrompre par la même voie ? Que faiton autre chose dans ces entretiens que d'admirer les qualités humaines, les choses éclatantes, utiles, commodes selon le monde? Une faut pas d'autre péché pour se perdre, que d'aimer tellement ces choses, que l'on les préfère à Dieu. Or, qu'est-ce qui y peut plus disposer que d'en parler, d'en entendre parler avec estime, et de s'en remplir .sans cesse en oubliant Dieu ?

Il est même impossible que la plupart de ces discours humains dans lesquels on met la religion à part ne soient remplis de faussetés. Car la religion est si étroitement liée à toutes les choses du monde par le rapport qu'elles ont à la fin dernière, qui est Dieu, que l'on ne saurait juger d'aucune que par ce rapport. C'est par là qu'elles sont avantageuses ou désavantageuses, innocentes ou dangereuses, estimables, méprisables, bonnes ou mauvaises. Le prix qu'elles ont en elles-mêmes n'est rien. Elles l'empruntent tout du rapport qu'elles ont au souverain bien. Ainsi en les détachant, comme l'on fait dans les conversations ordinaires du monde, de la vue de Dieu et de l'autre vie, il est impossible que l'on n'en parle faussement, et que les discours qu'on en fait ne soient des sujets d'illusion à tous ceux qui les écoutent.

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