‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 148 sur 196 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

l^ae Ton se trompe soi-même si l'on pense éviter le danger du langage de la concupiscence, en disant qu'on parle des choses humainement.

Il y a des personnes qui croient éviter ce danger en faisant entendre que les choses dont elles parlent se peuvent regarder comme par deux faces différentes, selon le monde et selon Dieu, et en marquant qu'elles n'en parlent que selon le monde et selon 1^ sentiments humains. Et c'est cq qu'elles expriment ordinaire-

ment par ces termes, humainement parlant. Humainement parlant, disent-elles, c'est un état fort heureux que celui des personnes de grande qualité. 11 a raison, humainement parlant, d'être fort offensé de ce procédé. Humainement parlant, on ne saurait trouver à redire à son ressentiment. Humainement parlant, c^est un grand désagrément que cela. Elles croient assez marquer par là qu'on devrait juger autrement de ces choses, si on les regardait par une autre vue. Mais il y a grand sujet de craindre qu'il n'y ait une illusion secrète dans ces sortes de discours, et qu'ils ne naissent d'une adresse d'amour-propre qui, ne pouvant étouffer entièrement la lumière de la vérité et de la religion, qui condamne ces sentiments que nous appelons humains, est bien aise de s'y appliquer sans scrupule par ce détour.

Pour découvrir cette secrète tromperie, il faut considérer que ces sentiments qu'on appelle humains, et dont on parle dans ces rencontres, sont des sentiments de concupiscence contraires à la loi de Dieu et à la justice éternelle. Tout ressentiment humain d'une offense est injuste, parce qu'il naît de l'amour-propre, et qu'il est injuste que nous nous aimions de cette sorte d'amour qui demeure en nous-mêmes, et ne se rapporte point à Dieu. Il est injuste aussi que nous ne couvrions pas une offense légère par tant de raisons divines que nous avons d'aimer le prochain. Il est injuste que nous soyons affligés du mal qu'il nous a fait, et que nous ne soyons pas affligés du mal qu'il s'est fait à lui-même. La plupart des jugements par lesquels nous regardons certaines qualités humaines comme avantageuses sont de même faux et déraisonnables. Il est faux absolument que la grandeur soit un avantage ; elle sert à procurer certains petits contentements humains, et pour l'ordinaire elle nuit infiniment pour le salut. Or, ce qui ne sert que pour des fins petites et basses, et qui nuit pour des fins très importantes, est, absolument parlant, désavantageux. Cependant ce que l'on fait par ce détour, par lequel on prétend parler de ces choses humainement, est que l'on se cache ce qud ces jugements ont de faux et d'injuste pour n'y voir que ce qu'iis ont de conforme à notre cupidité.

En effet, quand nous nous servons de ces termes, humainement parlant, nous ne voulons pas dire faussement parlant, injustement parlant, déraisonnablement parlant. Nous ne sommes nullement frappés de ces idées ; nous considérons simplement que les choses dont nous parlons sont très conformes au naturel des hommes, et nous ne mêlons dans cette vue aucune improbation ni aucuit

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désaveu de la fausseté qu'elles renferment. Nous y joignons plutôt une secrète approbation, par laquelle nous couvrons ce qu'elles peuvent avoir de mauvais et de faux, sous ce terme d'humain qui l'adoucit et le cache.

11 semble, à nous entendre parler, qu'il y ait comme trois classes de sentiments, les uns justes, les autres injustes, et les autres humains, et trois classes de jugements, les uns vrais, les autres faux, et les autres humains. Cependant il n'en est pas ainsi. Tout jugement est ou vrai ou faux ; tout sentiment est juste ou injuste, et il faut nécessairement que ceux que nous appelons jugements et sentiments humains, se réduisent à l'une ou à l'autre de ces classes. Et pour être humains, c'est-à-dire conformes à la cupidité des hommes, ils n'en sont ni moins condamnés ni punis moins sévèrement de Dieu.

11 est permis de parler humainement des choses, lorsqu'on en parle comme saint Paul : Nonne carnales estis^ et secundùm hominem ambulatis'P II dit que les Corinthiens agissaient humainement, et qu'ils' se conduisaient selon l'homme ; mais ce n'est pas ^K)ur excuser cette conduite, c'est plutôt pour la condamner, pour en faire un sujet de reproches, pour en faire voir la source. Ce n'est pas là l'usage que nous faisons de ces termes, nous les employons pour couvrir, pour diminuer, pour excuser les vices, et pour appliquer notre esprit et celui des autres à une fausse apparence qui nous les fait paraître conformes à la raison, telle qu'elle est dans le commun du monde, c'est-à-dire à la raison corrompue.

Mais s'il y a une illusion secrète dans l'usage de ces termes, quand on s'en sert pour excuser, ou envers soi, ou envers les autrès, des actions qui sont mauvaises devant Dieu en appliquant l'esprit à considérer qu'elles sont conformes aux maximes reçues parmi les hommes, ou à la hn que celui qui les fait se propose, ce qui les fait regarder comme raisonnables ; il est permis au contraire de s'en servir pour faire condamner davantage certaines actions, en faisant remarquer qu'elles ne sont pas même conformes aux lois du monde, ni aux intérêts de celui qui les fait ; car comme cette circonstance marque un excès d'aveuglement et de passion, qui rend l'action plus mauvaise devant Dieu, il est juste de la faire considérer aux hommes, de sorte qu'il se trouve que l'usage de ce terme est plus légitime pour condamner le mal que pour l'excuser.

(a) 1. Cor., III, 3.

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