‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 149 sur 196 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Autres adresses pour diminuer l'horreur des vices. Utilité du silence. Que chacan est obligé de détruire en soi les illusions qui naissent du langage des hommes, et que le moyen le plus propre pour cela est de considérer sur chaque chose ce que Dieu en juge.

Ce n'est pas seulement dans cette occasion, mais dans une infinité d'autres que nous nous servons de cette adresse de diminuer les yices, en ne les considérant que par certaines faces qui ne nous représentent pas ce qu'ils ont d'horrible, et qui ne donnent lieu d'y voir que ce qu'ils ont d'attirant et d'agréable.

Quelle idée donne le mot de galanterie? l'idée de quelque chose d'agréable et à l'esprit et aux sens ; et cependant on couvre sous ce mot les plus grandes infamies. Comment parle-t-on d'un homme qui s'est vengé, qui a tué en duel un ennemi, qui a repoussé un affront d'une manière haute et fière? Gomment parle-t-on d'un homme qui s'élève dans l'Église par une ambition déréglée? On trouvera que tous les termes dont on se sert ne nous font rien concevoir dans tout cela que de fort pardonnable, et qu'il faut par conséquent que nos vues soient bien éloignées de celles de Dieu, puisqu'il condamne les hommes à l'enfer pour ces actions où l'on ne conçoit presque rien de criminel.

Les hommes en sont venus jusqu'à un lel point de corruption, qu'il n'est point honteux parmi eux de n'être pas homme de bien. Un homme dit, sans crainte de se déshonorer, qu'il ne vaut rien; il le dit pour le faire croire. On le croit; et ce qui est étonnant, on ne l'en estime pas moins ; on n'en a pas même pitié. C'est que l'on attache uniquement son esprit à une certaine honnêteté apparente qu'il y a dans cet aveu de bonne foi de son dérèglement, et que l'on ne passe pas plus avant. C'est toute l'impression que nous font ces sortes de discours. Nous aimons ceux qui les font à cause de leur bonne foi, et nous ne les plaignons pas à cause de leur misère et du peu de sentiment qu'ils en ont, parce que ces discours nous font sentir Tune et nous cachent l'autre.

C'est pourquoi il n'y a pas d'homme de bien qui n'ait sujet de faire continuellement à Dieu cette prière : Domine, libéra amnuim meam à labiis iniquis et à lingua dolosa '. « Seigneur, délivrez mon Ame des lèvres injustes et de Is^ langue trompeuse. » Les discours

(fl) P9. cxix, 2^

des hommes sont pleins d'illusion et de tromperie. On y loue ce qu'il faut mépriser, et on y méprise ce qu'il faut louer. On y porte à désirer ce qu'il faut fuir, et à craindre ce qui n'est point à craindre. On y représente comme heureux ceux que l'on doit regarder comme misérables, et comme misérables ceux que l'on doit considérer comme les plus heureux des hommes. Et ce qui est étrange est que les discours des gens de bien ne sont pas exempts de cette séduction, parce qu'ils empruntent du monde son langage en plusieurs occasions, et qu'ils sont même souvent obligés de l'em prunter; car on ne les entendrait pas si le langage était différent de celui des autres. Ils appellent quelquefois biens ce que le monde appelle biens, et maux ce que l'on y nomme des maux. Ils sont obligés de parler avec estime de plusieurs choses que le monde estime trop, et leurs discours étant pris par les autres dans le sens auquel on les prend dans le monde, et ceux qui les entendent y appliquant leurs propres idées, y contribuent contre leur intention à augmenter ces fausses impressions, qui sont la source de tous les vices. De sorte que quand on demande à Dieu d'être délivré ab homine qui perversa loquitur ', « de l'homme qui tient des discours corrompus, » on ne doit pas seulement y comprendre les méchants, mais on doit enfermer dans cette prière tout ce qui participe à cette infection générale, qui est répandue dans le langage des hommes.

C'est ce qui rend le silence si utile, et qui l'a fait tant recommander par les saints, parce qu'empêchant que ces fausses idées qui ont été imprimées dans nos esprits par les discours des hommes ne soient renouvelées par ces mêmes discours , il les rend moins vives et plus faciles à effacer ; mais parce qu'il n'est pas possible que ceux qui sont engagés dans la vie du monde se séparent des entretiens et de la conversation du monde, et que ce commerce fait même la plus grande occupation de leur vie, il faut qu'ils cherchent d'autres remèdes et d'autres préservatifs pour résister à cette corruption ; car s'il est nécessaire qu'ils vivent dans le monde pour satisfaire à leur engagement, il est encore plus nécessaire qu'ils ne s'y corrompent pas. Il n'y a nulle nécessité, nul engagement, qui nous oblige de remplir notre esprit de faussetés, et de vivre ainsi dans une continuelle illusion. Et per« sonne ne doit être si malheureux que de croire que le mensonge et l'erreur soient le partage de sa condition et de son état.

(û) Prop., u, 12.

Or, comme l'erreur ne peut être détruite que par la lumière de la vérité, il est bien clair que Punique moyen de dissiper ces ténèbres que les discours des hommes répandent continuellement dans notre esprit, est de se remplir aussi continuellement des principes de vérité qui y sont contraires. Et c'est pourquoi saint Chrysostôme disait à son peuple : « qu'il ne cesserait jamais de lui dire qu'il jugeât des choses par ce qu'elles ont de réel et de véritable, et qu'il ne se laissât pas emporter aux fausses opinions : qu'il apprit ce que c'est que d'être esclave, d'être pauvre, d'être noble, d'être heureux, ce que c'est qu'une passion. • Voilà, selon ce père, la véritable science des hommes, qui ne consiste pas dans une connaissance stérile de choses qu'il est aussi bon d'ignorer que de savoir, mais dans celle des vérités qui sont les principes de nos désirs et de nos actions , et par conséquent de notre bonheur ou de notre malheur éternel.

Mais parce que, en voulant juger des choses dans la vérité, les images des impressions que les hommes en ont et des jugements qu'ils en forment nous troublent et nous obscurcissent l'esprit, il faut tâcher d'oublier et les hommes et nous-mêmes, et de considérer seulement sur chaque chose ce que Dieu en juge. Car la perfection de l'homme consistant à aimer les choses comme Diea les aime, la voie de tendre à cette perfection est de tâcher de les voir comme il les voit, n'y ayant que cette vue véritable qui puisse régler notre amour. Cette seule réflexion suffirait souvent pour faire disparaître à nos yeux toute la grandeur imaginaire que nous donnons aux choses humaines et temporelles , et pour noos faire voir ce que notre amour-propre est bien aise de n'y pas voir, afin de s'en occuper plus tranquillement.

Pour entrer donc dans cet esprit, il faut être vivement persuadé qu'il n'y a que le jugement que Dieu forme des choses qui soit véritable ; que ce sera sur ce jugement de Dieu que nous serons tous jugés; qu'il est la règle unique de nos actions, et qu'étant la vérité même, tout ce qui s'en éloigne est faux et trompeur. Jeds qu'il en faut être vivement persuadé, afin que nous nous accoutumions de rapporter à cette règle les jugements et les discours que nous appelons humainSy et que nous soyons convaincus que, quelque raisonnables qu'ils nous paraissent , ils sont tels en effet que Dieu, c'est-à-dire la vérité, les juge, et que les anges et les saints les voient

C'est en cotte manière que nous pratiquerons l'avis que nou? donne saint Paul, lorsqu'il nous commande « de marcher bonne-

tetnént coinmé dans le jour. ' « Car ce jour n'est pas celui du soleil ; c'est la lumière de Dieu et la vue de son jugement. Et il veut dire que comme la vue des hommes nous porte à régler nos actions selon leur jugement» dans la crainte de leur déplaire, ce qui fait rhonnôteté extérieure et civile; de même la vue de Dieu, que la lumière de la grâce nous découvre, nous oblige de consulter ce qu'il juge des choses pour y conformer nos actions; ce qui fait la véritable honnêteté, c'est-à-dire la véritable vertu ; et c'est aussi ce qui est marqué encore plus clairement dans ce lieu du Sage, où, parlant de la vie des justes, il dit qu'ils sanctifieront leurs âmes dans la vue de Dieu et en sa présence. Et in conspectu illius sanctificiibunt animcts suas ^.

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