CHAPITRE PiREMIER
Nos paroles n'ont pas tout-à-fait la même règle que nos jugements, non plus qu« nos actions et nos sentiments. Qu'il ne s'agit ici que de former les jugements intérieurs.
Ce serait une chose infinie que de vouloir représenter ce que Dieu et les saints jugent de toutes les choses du monde, puisque ^ cette seule ouverture comprend tout ce qu'on en peut dire de véritable. Il est néanmoins utile d'en faire un léger essai à l'égard des principaux objets des passions des hommes, pour donner l'idée de la manière dont on le doit faire à l'égard des autres.
Mais pour n'abuser pas de cet essai même, il faut remarquer çae l'on n'a pas dessein ici de considérer de quelle manière il ÎÉuut parler des choses du monde, mais seulement de quelle sorte il en faut juger, ce quf est bien différent. Car quoique nos paroles et DOS jugements se doivent régler par la vérité , ce qui suffit néanmoins pour justifier nos jugements ne suffit pas toujours pour justifier nos paroles. On n'a besoin dans ses jugements que de les rendre conformes à cette vérité particulière qu'ils regar-
(a) Bornât »lii| IS. (b) Ecclêi.t ii, S6.
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dent, mais il faut de plus que les paroles soient conformes à une autre vérité qui prescrit la proportion qu'elles doivent avoir avec les personnes à qui on parle. C'est pourquoi ce serait mal prendre ce que nous dirons dans la suite, que de conclure que l'on peut user en toutes rencontres d'un langage conforme aux idées que nous donnerons de diverses choses. Elles ne sont destinées que pour régler le langage intérieur dont on se parle à soi-même, et non ce langage extérieur dont on parle aux autres. Car les impressions que le monde a de ces choses sont trop différentes de celles que la vérité nous oblige d'en avoir pour pouvoir espérer de les changer tout d'un coup, et de faire recevoir un langage si contraire à celui dont il est en possession.
Nos actions mêmes n'ont pas tout-à-fait la même règle que nos sentiments ; car il y a des personnes à qui on doit plus de respect extérieur, quoique l'on leur doive moins d'approbation et d'estime, parce que la civilité extérieure se règle sur les rangs que le monde a établis, au lieu que l'estime intérieure ne doit se régler que sur la raison. Mais comme elle n'est qu'intérieure, elle ne donne sujet à personne de se plaindre ni de s'offenser. Ainsi ceux de l'état desquels la vérité ne permettra pas de porter un jugement si favorable n'ont aucun sujet de se blesser de ces maximes, puisqu'il ne s'agit que des sentiments intérieurs dont ils n'ont que faire, et dans lesquels il ne leur servirait de rien que l'on se trompât pour les honorer.