CHAPITRE II
Comment on doit regarder toatesles choses temporelles ; leur extrême petitesse. Que tout nous en avertit. Le passé trop grand et trop petit à nos yeux.
Choses temporelles.
Un de nos plus grands maux est d'estimer trop les choses temporelles ; et la raison en est que nous ne nous regardons presque jamais que par une petite partie de notre durée, qui est notre vie.' Nous nous renfermons dans le temps, et nou^ nous faisons partie du tourbillon qui l'emporte sans étendre notre vue plus loin. C'est la source de celte fausse grandeur que nous attribuons aux choses du monde. Et l'unique moyen de nous en détromper est de changer de vue, et de nous regarder nous-mêmes tels que nous sommes dans la vérité et devant Dieu. Or, en nous considérant de cette sorte, nous reconnaissons d'abord que nouâ sommes d^
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êtres immortels dont la durée s'étendra dans tonto réternîté qui nous suit, et qui sont destinés à un bonheur ou à un malheur éternel. Que si nous cherchons alors notre vie dans cet espace infini, elle ne nous paraîtra que comme un atome imperceptible.
Car non-seulement les hommes ne sont rien à Tégard de Dieu et ne paraissent tous ensemble devant lui que comme une goutte d'eau comparée à un océan infini , selon l'expression d'un pro-phète', mais tous les avantages du monde joints ensemble ne sont rien à l'égard du moindre des hommes, parce qu'ils n'occupent qu'un atome dans sa durée; et qu'ainsi, en la regardant tout entière, ils ne la rendent ni plus estimable , ni plus heureuse. L'éternité rompt toute mesure et anéantit toute comparaison. Qu'est-ce donc qu'un royaume possédé durant trente ans, quand il serait de toute la terre? Qu'est-ce qu'une petite principauté dans ce royaume? Qu'est-ce que les autres rangs et les autres qualités au-dessous de celle des princes? Et à quelle effroyable petitesse cette vue les réduit- elle? Cependant c'est là le sujet de la vanité de tous les hommes.
Il est étrange comment les hommes ont tant de peine à se persuader du néant du monde, puisque toutes choses les en avertissent. Car qu'est-ce autre chose que l'histoire de tous les peuples et de tous les hommes , qu'une instruction continuelle que les choses temporelles ne sont rien? puisqu'on nous décrivant ce qu'elles ont été, elle nous fait voir en môme temps qu'elles ne sont plus; que toutes ces grandeurs et toutes ces pompes, qui ont étonné les hommes de temps en temps, tous ces princes, tous ces conquérants, toutes ces magnificences , tous ces grands desseins sont rentrés dans le néant à notre égard , que ce sont des vapeurs qui se sont dissipées et des fantômes qui se sont évanouis.
Que découvrons-nous aussi dans le monde , que des preuves de cette vérité ? Car ne voyons-nous pas à toute heure disparaître ceux qui ont paru avec le plus d'éclat et qui ont fait le plus de bruit durant leur vie, sans qu'il reste d'eux qu'une mémoire assez languissante ? Ne voyons-nous pas que toutes choses entrent continuellement dans l'abtme du passé ; que notre vie nous échappe ; que ce qui en est écoulé n'est plus rien à nos yeux mêmes , et que le temps a emporté tous les maux, tous les plaisirs, toutes les inquiétudes que nous avons ressenties , sans qu'il on reste d'autres traces que celles qui restent d'un songe ? C'est pourquoi aussi le
. (a) Sap. XI, W; Eccïe.j xvni, 8.
Sage veut que nous regardions toutes les choses temporelles comme les fantômes qui nous occupent dans les songes : Audiens autem illa quasi in somnis vide et vigilabis ".
Mais ce qu'il y a de plus terrible en cela, est que, d'une part, BOUS ne voulons pas concevoir le néant du monde, et que, de l'autre, nous le concevons trop. Nous regardons presque tout le passé comme sMl n'était rien ; les morts sont réduits dans le néant à nos yeux. Nous regardons ceux dont on rapporte les actions dans les histoires, comme des gens qui ont été et qui ne sont plus, et nous ne songeons pas qu'ils sont encore plus vivants qu'ils n'ont jamais été, parce que leur esprit agit infiniment davantage et que la vie présente, n'ayant que des actions faibles et languissantes, est plutôt une mort qu'une vie à l'égard de l'autre. C'est encore par là que nous conservons l'estime des grandeurs du monde, parce que nous les regardons comme aussi durables que nous-mêmes, et que nous ne concevons pas que nous subsistons et qu'elles périssent; et qu'ainsi ceux qui les ont possédées ne laissent pas d'être, quoiqu'ils soient privés pour toute l'éternité de ces choses qui ont fait le sujet de leur orgueil.