‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 153 sur 196 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Véritable idée de ce qu'on appelle qualité.

Qualité.

Rien n'occupe plus les hommes du monde que ce qu'ils nomment qualité, et ce qui fait que l'on appelle certaines personnes gens de qualité, pour les distinguer de ceux qui ne le sont pas. On porle cette distinction si loin, qu'on fait presque moins de différence d'un homme à une béte, que d'un homme de qualité à un homme de basse naissance. Cette qualité par éminencc étouffe presque toutes les autres qualités, et même les plus spirituelles et les plus divines. On l'élève non-seulement au-dessus de l'esprit, mais môme au-dessus de la vertu et de la qualité de chrétien ; et si ce n'est pas par une préférence positive, c'est au moins par une préférence de sentiment , c'est-à-dire que l'on en est tout autrement touché. Car combien y en a-t-il peu qui estiment sincèrement davantage l'état d'un chrétien pauvre et de basse naissance , que celui d'un grand qui est déréglé? Qui est celui qui voit ce grand dans l'état d'un profond rabaissement et ce chrétien dans une grande élévation? Il est donc visible que l'idée que nous avons de cette qualité nous trompe, et qu'il est bon, pour se désabuser, d'examiner ce qu'il y a de réel dans cet objet si commun de la vanité des hommes ; et voici ce que la raison nous en découvre :

Etre de naissance et de qualité , selon les hommes , c'est être né de personnes considérables dans l'ordre du monde ^. Mais cette naissance ne donne par elle-même aucun avantage ni d'esprit, ni de corps ; elle n'ôte aucun défaut, et l'on en voit d'aussi grands dans les personnes de qualité que dans les autres. Il n'y a donc aucune raison solide qui rende les personnes de qualité plus estimables par là que ceux qui ne le sont pas. Cependant, parce qu'il faut qu'il y ait de l'ordre parmi les hommes, on a établi avec raison, en certains lieux, que ces personnes seraient préférées aux autres et jouiraient de certaines prérogatives d'honneur.

(o) Eccle., X, 51.

Si l'on en demeurait là, il n'y aurait rien que de juste dans Pidée que nous avons de la qualité, mais on n'y demeure pas. On fait de cet oidre arbitraire, et établi par les hommes sans aucune raison prise des personnes mômes, un ordre naturel et indispen> sable, et Ton s'accoutume à le regarder comme quelque chose d'attaché à Pêtre de ceux à qui on donne cette préférence.

On ne se contente pas de leur rendre extérieurement et intérieurement les respects qui leur sont dûs, en quoi il n'y aurait rien qua de raisonnable et de légitime, mais on y en ajoute d'autres qui ne leur sont pas dûs et qui ne naissent que de notre erreur et de notre corruption. On se forme de grandes idées de cet état ; on le regarde comme étant comblé de toutes sortes de biens ; on le souhaite pour soi ; on porte envie à ceux qui y sont ; et si on les préfère aux autres, ce n'est que par la passion ardente que l'on a pour les biens et les honneurs dont ils jouissent. De sorte qu'il n'y a point de gens plus dangereux pour les grands que ceux qui les admirent le plus, parce qu'ils seraient toujours disposés à leur ravir leur grandeur s'ils croyaient le pouvoir faire avec sûreté.

Cependant comme le nombre des admirateurs de la grandeur est fort grand, et que l'on considère dans leur disposition non celle malignité qu'ils cachent, mais cette estime qu'ils font paraître, iU ne laissent pas de faire une grande partie de la félicité imaginaire des grands, parce que l'on connaît en eux ces jugements et ces dispositions, et que cette vue est ce qui flatte les âmes vaines.

Tous ces jugements sont faux ; car il n'y a nul bonheur à recevoir des autres ces marques d'honneur; et c'est une injustice visible de prendre plaisir à être l'objet d'une admiration qui naît do la corruption des hommes. Cependant les personnes de qualité, connaissant ces idées que le commun du monde a de leur état, en tirent eux-mêmes Tidée qu'ils eu ont. Ils considèrent leur qualité comme incorporée à leur être; ils se regardent comme infiniment au-dessus des autres, et il leur est presque impossible de se considérer au niveau de ceux qui ne leur sont pas égaux dans l'ordre du mondé.

Ce sont là les fausses idées qu'il faut corriger par la vue du jugement que Dieu porte de cet état. Or qu'est-ce qu'il en juge, sinon qu'il n'y a aucun bien solide et véritable, ni dans ces marques d'honneur et ces préférences établies par les hommes, parce . que ce ne sont que des spectacles vides de réalité, comme dit saint Chrys9St6me, Qça^%'Kùd'^ii.%To; ^fr.(Aov, ni dans ces jugements, parce

qu'ils sont faux, qu'ils ne servent de rien à ceux qui ne s'y plaisent pas et qu'ils rendent malheureux ceux qui s'y plaisent, ni dans ces richesses et ces plaisirs dont les grands jouissent, parce que ce sont de grands sujets de tentation et de grands obstacles pour le ^alut. Ainsi, il ne voit dans cet état que d'extrêmes facilllés aux hommes pour se perdre et d'extrêmes difficultés pour se sauver. Voilà le jugement que Dieu porte de ce qu'on appelle qualité et grandeur. Et par conséquent tous ceux qui en jugent autrement en jugent mal ; et tous les discours qui nous tn impriment une idée, qui porte à le désirer quand on n'y est pas, à s'y plaire quand on y est, à mépriser ceux qui n'y sont pas, sont faux et trompeurs.

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