CHAPITRE V
Véritable idée de la râleur.
Valeur,
Après la qualité rien ne relève plus un homme dans le monde que la valeur, et il n'y a rien aussi dont réputation flatte davantage les personnes de qualité, et sur quoi ils soient ordinairement plus sensibles et plus délicats. Des gentilshommes souffriront plutôt quelque autre reproche que ce soit que celui de manquer de cœur, parce qu'ils savent que le monde a attaché à la valeur le plus haut degré d'estime, et à la lâcheté la souveraine infamie pour les personnes de leur condition.
Que s'il ne s'agissait que de justifier les hommes en ce point, la chose ne serait pas difficile; car la valeur étant ce qui soutient un État et qui le rend formidable à ses ennemis, c'est avec raison que, ne pouvant récompenser tous les vaillants hommes dont on a besoin par des bienfaits réels qui égalent leurs services, on a rendu cette qualité honorable, afin de les attirer au moins par cette sorte de récompense qui ne leur manque jamais.
Il y a donc de la justice dans cette estime par rapport aux hommes, et il y en a aussi par conséquent par rapport à Dieu, puisque Dieu approuve tout ce qui est juste et qui est nécessaire à la conservation des sociétés humaines.
Mais comme on peut passer dans cette estime les bornes de la vérité, et relever dans la valeur par de fausses louanges ce qui n'est pas estimable, il faut encore consulter ce que Dieu en juge et apprendre de lui ce qu'il y a de grand dans cette qualité, et ce qui no parait tel que par l'erreur et l'illusion des hommes»
La valeur se peut regarder en deux manières, ou comme une passion, c'est-à-dire comme une impression de Pimagination et du corps, ou comme réglée et conduite par la volonté. Pour la concevoir en la première manière, il faut considérer que comme il y a des gens qui, étant montés en des lieux fort élevés, ne res« sentent pas ces faiblesses et ces éblouissements que imagination cause à ceux qui n'y sont pas accoutumés , il y a de même de^ personnes qui, soit par nature ou par coutume, ne s'étonneni point dans les périls de la guerre, qui y conservent la même assiette et la môme présence d'esprit, qui sont capables de pourvoir à tout, de prendre tous les avantages, et à qui la vue des ennemis armés qu'ils ont devant eux ne fait qu'inspirer une nouvelle ardeur et de nouvelles forces pour les surmonter. Et ce sont ceuxlà qu'on appelle braves et vaillants.
Cette disposition est sans doute digne d'estime. Mais tant que Ton ne la regarde que dans ce degré, l'imagination et le corps y ont plus de part que la volonté; car si les esprits et le sang prenaient un autre cours dans ces personnes, toute leur valeur ne les empêcherait pas d'avoir peur, comme elle ne les empêche pas de s'éblouir quand ils regardent un précipice d'un lieu élevé.
Ainsi, comme Dieu ne compte pour rien tout ce qui n'est pas volontaire et qui n'est pas du nombre des vertus, s'il approuve que les hommes, pour le besoin qu'ils en ont, aient attaché des récompenses humaines à cette valeur, il n'approuve pas que, dans le jugement qu'ils en portent intérieurement, ils l'égalent à la moindre des vertus dont il est auteur. De sorte que la valeur de tous les conquérants jointe ensemble, considérée seulement dans ce degré et comme une disposition naturelle d'imagination, ne mérite pas d'être comparée au moindre mouvement de grâce que Dieu opère dans le cœur d'une simple femme, puisque toutes les qualités purement humaines périssent avec les hommes, et que les moindres vertus ont des effets qui subsistent dans toute l'éternité.
L'idée que les discours des gens du monde donnent de la va* leur est donc fausse, parce qu'elle est excessive, et qu'au lieu de la laisser dans le rang d'une qualité humaine qui est estimable, ils l'élèvent au-dessus des vertus les plus spirituelles et les plus divines.
Mais leur illusion est encore infiniment plus grande dans le jugement qu'ils portent de la valeur considérée comme volontaire, c'est-à-dire de l'usage de la valeur, puisqu'ils estiment presque également ceux que l'on appelle braves, soit que leur valeur soit
accompagnée de justice ou d'injusticei de prudence ou de témérité.
Cependant, la vérité met une étrange- différence entre ce que les hommes distinguent si peu. Exposer sa vie pour son devoir, pour la justice et pour en faire un sacrifice à Dieu dans les occasions où il nous engage, est une action d'une générosité si haute que la religion chrétienne n'a rien de plus grand. L'exposer dans une mauvaise cause, pour tomber en mourant entre les mains d'un Dieu irrité et tout-puissant, est une folie si prodigieuse qu'il n'y a point de plus grande preuve de l'aveuglement des hommes que d'avoir pu mettre de la gloire dans une action si insensée.
C'est même souvent très injustement que l'on donne à la plupart de ces actions le nom de courage et de valeur. Ce n'est point en méprisant le danger qu'ils s'y exposent, c'est en ne le voyant pas. Leur esprit est tout occupé, ou de la fureur qui le possède, ou de quelque bagatelle qui le remplit tout entier et qui leur cache tout le reste. « Nous sortîmes, dit un homnie du monde dans ses Mémoires, pour nous faire tirer des mousquetades, » c'est-à-dire pour braver la mort et Dieu môme en nous mettant en danger de perdre la vie par une vanité ridicule. De quoi pense- t-on que son esprit fut alors frappé? Des pensées que cette action ferait naître dans ceux qui l'apprendraient et des louanges qu'elle lui attirerait. Cela lui paraissait grand, il ne voyait rien davantage^; mais cette action était jointe avec le danger de la mort et de l'enfer. Ces louanges des hommes qu'il souhaitait ne pouvaient naître que de folie et d'aveuglement, la plupart de ceux qui sont vraiment braves prenant même ces actions pour des marques de fausse valeur. Elles ne devaient de plus durer qu'un moment et être suivies d'un repentir éternel. Cette vanité était l'objet de la moquerie des démons, de l'indignation des anges et de la colère de Dieu contre un homme misérable qui avait si peu de crainte de sa justice, et qui, étant prêt de tomber entre ses mains, osait l'affronter avec tant d'insolence. Il y avait ainsi mille choses terribles jointes à cette action. Il est vrai, mais il ne voyait rien de tout cela, il ne voyait que ces louanges toutes seules et séparées de toutes ces circonstances; ils se voyait dans l'esprit des autres avec l'estime de brave, et cette idée, l'occupant entièrement, lui faisait oublier Dieu, la mort, l'enfer et l'éternité.
Il n'y a qu'un aveuglement semblable qui puisse faire trouver quelque chose de grand à s'exposer ainsi au péril par des motifs criminels ; car les hommes ne raisonnent point ainsi dans ce qu'ils connaissent. Ils nç trouYoraicnt rien que de ridicule et d'insensé
dans la conduite d'un prince, qui, pour s'attirer les louanges d'un valet, exposerait sans nécessité son royaume à un péril éminent. Pourquoi donc trouvent-ils de la générosité dans ceux qui exposent sottement leur vie, et qui ne peuvent espérer en mourant qu'ure éternité de supplices? C'est qu'ils connaissent bien le prix d'un royaume, et qu'ils ne connaissent point celui de la vie. Cet unique bien des hommes, ce trésor dont la perte est irréparable, ce prix de réternité est la chose du monde la plus méprisée. Il n'y a point de si vile récompense pour laquelle on ne l'expose et on ne le donne tous les jours. Il semble que les hommes en soient eimuyés, et qu'ils tâchent de s'en défaire, tant ils le prodiguent témérairement et pour peu de chose. Ainsi, l'on trouvera dans la vérité que toute cette fausse valeur qui précipite les hommes, ou dans les duels, ou dans les querelles injustes, ou dans les dangers inutiles auxquels ils s'exposent par une vanité ridicule, n'est autre chose qu'une ignorance du prix de la vie, un oubli de ce qui suit la fin de la vie, un obscurcissement d'esprit qui leur cache le danger, une assurance folle et déraisonnable d'en échapper, une application violente à quelque objet de passion. Qu'y a-t-il d'estimable en tout cela? Est-ce une marque de grand courage que de ne s'épouvanter pas du bruit des canons quand on est sourd, ou du feu des ennemis quand on est aveugle? Il n'y a point de courage à ne pas craindre Dieu, parce qu'il n'y a qu'un aveuglement horrible qui nous puisse empêcher de le craindre. Il est si terrible que quand il veut se faire sentir, il n'y a point de créature qui puisse soutenir le moindre de ses regards; et les méchants seront contraints de s'écrier dans l'excès de leur efiTroi : « Montagnes, tombez sur nous «. » Ainsi, c'est un excès de folie à des hommes faibles et misérables de le braver pour un moment, quand il diffère de les punir, en se mettant au hasard d'éprouver pour jamais la rigueur de sa justice, quand ils ne se pourront empêcher de la sentir.
Que faut- il donc juger de ces braves que le monde estime avetx si peu de discernement? Il en faut juger ce que Dieu en juge. Il faut approuver ceux qu'il approuve, condamner ceux qu'il condamne, et mettre la différence qu'il met entre les uns et les autres. Et comme il ne faut pas refuser aux uns les justes louanges que leur générosité mérite, il faut avoir pour les autres le juste mépris que mérite leur brutalité.
(a) Luc, XXIII, 30.