‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 155 sur 196 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Idées véritables des qualités de l'esprit. Ce qae c'est que d*avoir de la lumière et de la force d'esprit, d'être savant. Que ces qualités humaines sont plus souvent pernicieuses qu'utiles.

Qiialités de l'esprit.

Mais peut-être qu'il y a quelque chose de plus réel dans les qualités de l'esprit, comme la science, l'éloquence, l'agrément dans la conversation, l'adresse dans les négociations, la capacité pour les grandes affaires, la force d'esprit et de tôte pour les soutenir, la prudence dans la conduite de ses desseins et de sa fortune. Nullement. Tout le prix de ces choses consiste aussi dans l'usage que l'on en fait, et dans la fin à laquelle on les rapporte. Ce sont des instruments nécessaires pour les emplois de la vie : ce qui oblige ceux qui vivent dans le monde à les cultiver avec soin, parce qu'ils doivent savoir que les hommes y ayant attaché leur estime, il est impossible de réussir en rien sans avoir ces qualités.

Mais si on les sépare de l'usage et du rapport que l'on en peut faire à Dieu, et que l'on ne le considère qu'en elle&-mêmes, ou par rapport à quelque fin basse et temporelle, elles perdent tellement leur prix, que la condition de ceux qui les ont n'est en rien préférable à celle de ceux qui ne les ont pas. Et c'est pourquoi il est important de se détromper des vains éloges que l'on donne dans le monde à ces qualités en les regardant en elles-mêmes, et hors l'usage qu'on en peut faire.

L'idée même que le commun du monde a de ce que l'on appelle avoir de l'esprit est toute fausse; et c'est une de celles dont il faut le plus se désabuser; car on fait consister l'esprit ou dans une facilité de comprendre les sciences, ou à raisonner juste sur les sujets qui se présentent, ou à se démêler des affaires avec adresse, ou à trouver des voies fines pour faire réussir ses desseins, ou à produire des pensées ingénieuses et surprenantes, ou à faire des découvertes dans les arts; mais ce n'est en rien de tout cela que consiste la véritable lumière d'esprit, puisque ces qualités se peuvent trouver dans ceux que l'Écriture appelle « aveugles, fous, petits, insensés, dépourvus d'intelligence. «Qu'esUce donc qu'avoir de l'esprit? Il en faut juger par la comparaison de la vue du corps, qui est l'image de celle de l'âme. Avoir bonne vue, c'est voir les choses telles qu'elles sont, c'est-à-dire les grandes comme grandes,

et les petites comme petites. Ceux qui verraient une montagne comme une fourmi, et une fourmi comme une montagne, auraient très mauvaise vue. Il en est de même des esprits : ceux qui conçoivent les grandes choses, c'est-à-dire les choses spirituelles comme grandes, et d'une manière plus vive et plus lumineuse, et qui voient les petites, c'est-à-dire celles de ce monde, dans leur petitesse naturelle, sans les grossir ni les augmenter par leur imagination, sont les grands esprits et les esprits justes. Ainsi, celui qui disait : « Qu'il craignait Dieu comme une mer enflée et suspendue sur sa tête • ; » celui qui disait : « Qui est semblable à vous, Seigneur, qui est semblable à vous & ^? » celui qui disait : « Que la magnificence de Dieu était au-dessus des cieux % avait un grand esprit, parce que Dieu était grand à ses yeux, et qu'il était pénétré de sa magnificence et de sa grandeur. Il avait donc la vue claire et étendue. Et une infinité de femmes qui paraissent sans esprit dans les choses du monde, sont de grands esprits, parce que Dieu se montre et se fait sentir à elles; mais ceux qui n'ont de l'intelligence que pour comprendre une démonstration de mathématique, pour discerner si un raisonnement est juste, pour démêler une affaire, pour conduire quelque intrigue, pour arranger des mots, pour divertir les autres par des rencontres, et qui ne voient les choses de l'autre vie que comme des atomes, sont de petits esprits, et ils ne méritent point d'autres noms que ceux que l'Écriture leur donne : « de petits, de simples, de gens aveugles et sans lumière «^ ; • Cœcus est et manu tentans.

Force d'esprit.

Or, comme l'idée que l'on a pour l'ordinaire de la lumière de l'esprit est fausse, celle que Ton a de sa force ne l'est pas moins. On la fait consister à pouvoir soutenir le poids d'un grand nombre d'affaires, sans s'abattre, sans se lasser et sans se confondre. Voilà, dit-on, une bonne tête, qui peut suffire à tant d'occupations différentes; mais il faut dire souvent, au contraire : Voilà une faible tête, puisqu'elle a besoin de tant d'occupations pour se soutenir ; voilà une âme qui a bien peu de vigueur, puisqu'elle a besoin de tant d'appuis pour empêcher qu'elle ne tombe dans l'abattement et dans l'ennui. Séparez cet homme de ses emplois, vous le verrez incontinent dans l'abattement. Nous ne portons pas les affaires.

(rt) Tobie, xxxi, 23. (6) P». Lxxxvm, 9. (c) Id., viii, 2. (rf) 1. Pe/r.,i,9.

elles nous portent. C'est le lit où se repose notre âme dans sa faiblesse. Sa force et sa vigueur consistent à se pouvoir passer de ce soutien, en se cpntentant de Dieu et de sa présence. S'il y a quelque force dans ceux qui ne se lassent point dans l'agitation tumultuaire des occupations du monde, c'est une force d'organes et de corps, et non une véritable force de l'âme.

Il est vrai qu'il y a quelque chose de grand dans Tbomme, et qu'à quelque chose qu'il applique son esprit, on y voit toujours des marques de grandeur et d'excellence ; mais c'est cette grandeur même qui fait sa misère et sa bassesse lorsqu'il s'applique à des choses qui ne méritent pas son application, et qu'il néglige celles qui sont seules dignes de ses soins et de son amour. Si l'homme était moins grand, toutes ces qualités-là seraient plus grandes, et elles ne sont petites et basses que parce qu'il est appelé à des choses infiniment plus hautes et plus importantes, qu'il néglige en s'appliquant trop à celles-là.

Science.

La plupart des sciences humaines sont si peu de chose en ellesmêmes, et elles contribuent si peu au bonheur de l'homme, que l'on est tout aussi heureux de les ignorer en les méprisant, que de les savoir en les estimant. Il n'y a que la vanité et l'opinion des hommes qui y mettent le prix. Nous ne désirons d'être savants que pour les autres et non pour nnus. C'est pourquoi Sénèque, tout stoïcien qu'il fût, confesse qu'il ne voudrait point de cette sagesse, qui était Tidole de ceux de sa secte, si l'on lui défendait d'en parler aux autres. Si cum hac exceptione detur sapientia ut illam indusam teneam, nec enuntiem, rejiciam. C'est-à-dire que la récompense et le fruit qu'il désirait en tirer consistait dans l'approbation d'autrui; mais comme l'opinion donne le prix aux sciences, elle l'ôte aussi quand il lui plaît. Il n'a pas plu aux hommes de juger les sciences convenables aux femmes. Cependant on ne les en croit pas plus malheureuses, et elles ne sentent point elles mômes cette privation. Il y a des dames de qualité fort savantes dans les bellesettres, qui s'en cachent comme d'une chose un peu honteuse, et elles ont raison : car il est toujours un peu honteux de s'être chargé d'une science inutile. Si toutes celles de leur sexe qui se sont appliquées à des sciences curieuses en faisaient de même, elles n'en seraient que plus estimables.

U est vrai néanmoins qu'il y a quelques-unes de ces qualités qui

sont utiles pour.le commerce de la vie et dont les autres tirent divers avantages. Et c'est pourquoi les hommes ont bien fait d'y attacher quelque récompense et quelque honneur : mais pour l'ordinaire elles sont plus désavantageuses qu'avantageuses à ceux qui les ont.

Que Ton fasse réflexion sur toutes les personnes d'esprit que l'on connaît parmi les gens du monde, et l'on trouvera qu'il y en a peu à qui leur esprit n'ait nui pour le salut. Si cet homme n'avait point eu d'esprit, il n'aurait point été évéque. il n'aurait donc point été chargé des péchés de tout un diocèse. C'est par l'esprit que cet autre est monté aux plus grandes charges et aux plus grands emplois, et s'est engagé en mille intrigues dangereuses pour la conscience. Si cet homme n'avait point eu de facilité de parler, il n'aurait point été prédicateur, et il n'aurait pas abusé toute sa vie du ministère de la parole de Dieu. Sans esprit on ne se pousse point dans le monde, et en ne s'y poussant point, on évite une infinité d'engagements malheureux.

Mais ne pourrait-on pas estimer ces qualités en les séparant du bon ou du mauvais usage qu'on en fait? On est bien obligé de le faire dans le monde, puisque souvent ces qualités vous sont connues, et que le mauvais usage que l'on en fait nous est inconnu. Mais il est vrai néanmoins que cette manière de les. regarder en elles-mêmes, et sans avoir égard à l'usage qu'on en fait, est un sujet d'illusion et pour nous et pour les autres. Car ces qualités ne subsistent point en l'air, ni séparément de ce bon ou mauvais usage ; et quand on s'en sert mal, elles ne méritent aucune estime, puisqu'elles ne servent qu'à rendre plus criminels ceux qui les ont. C'est pourquoi l'Écriture n'appelle science que la science de bien vivre; et elle traite tous ceux qui l'ignorent, de fous et d'insensés : et si les hommes étaient raisonnables , ils ne parleraient point d'autre langage que celui-là : car il est très conforme à la raison et à la nature, et ce n'est que leur aveuglement qui en a introduit un autre. Ce n'est pas que toutes les autres sciences ne nous fassent connaître quelques vérités particulières, mais c'est que nous avons un besoin si pressant de celle qui nous instruit de la voie du ciel, qu'il ne nous permet pas de compter les autres pour quelque chose. On n'estime, dans une tempête, que l'art qui sert à en garantir, et personne ne s'avisa jamais de louer un poëto lorsqu'il est question d'éviter un naufrage. Quand un homme est malade, il ne regarde dans son médecin que la science par laquelle il le poul soulager, et toutes les autres qualités qu'il pourrait avoir disparaitâ-

sent à ses yeux. Et généralement toutes les grandes affaires qui nous doivent occuper Jtout entiers ne nous permettent pas de considérer d'autres habiletés que celles qui y servent. Or, quelle plus grande affaire peut-on avoir que celle de se sauver, d'éviter Tenfer, d'acquérir le paradis?^ Quel danger plus pressant que celui où nous sommes de périr éternellement? Qu'est-ce qui mérite mieux d'occuper tout notre esprit, que le soin de nous préparer à l'éternité? Il est donc contre la nature et contre la raison de faire tant d'état de certaines qualités qui n'y servent de rien.

Ce n'est pas ici une simple question de mots, il s'agit des choses, parce que les mots emportent les choses. S'il ne s'agissait que des mots, il y aurait peu d'inconvénient à donner le nom de savants, d'habiles, de grands esprits à ceux qui excellent dans les sciences humaines , puisqu'on effet ces connaissances , tout inutiles qu'elles sont, étant considérées en elles-mêmes, ne laissent pas d'être des marques de la grandeur de l'esprit humain. Mais nous n'en demeurons pas là, nous attachons aux mots certains mouvements de l'âme; nous les accompagnons de certains sentiments d'estime et de préférence ; nous élevons au-dessus des autres ceux à qui nous les appliquons, et c'est ce qui les rend faux et trompeurs. Car au lieu qu'un poëte qui n'est pas chrétien, un prédicateur éloquent, mais peu réglé, un habile politique qui ne pense point à Dieu, sont inOniment moins estimables que la moindre femme qui vit selon Dieu ; nous ne laissons pas, à la faveur de ces mots, de donner un rang très élevé dans notre imagination à ces personnes que nous devons, sans avoir égard à leurs sciences prétendues, considérer comme étant dans le dernier degré de l'aveuglement et de la bassesse.

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