‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 156 sur 196 · CHAPITRE vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE vil

Véritables idées des justes et des pécheurs.

Mais si les hommes ne sont pas capables que Ton leur parle le langage de la vérité, au moins ils devraient se le parler à euxmêmes. Et ainsi en ne jugeant des choses que par rapport à Dieu et aux choses éternelles, au lieu de tous ces rangs dans lesquels les hommes sont distingués dans le monde, on ne les devrait distinguer en soi-même qu'en deux classes, mais dont la différence est effroyable aux yeux de la foi, quoiqu'elle soit inconnue aux sens. L'une itérait composée des justes et l'autre des pécheurs. Et

il est bon de se former Tidée la plus vive que Pon peut de ces deux états, afin qu'elle serve à obscurcir et à étouffer dans notre esprit toutes les autres distinctions que les hommes ont établies entre eux par les qualités extérieures ou intérieures, réelles ou imaginaires.

Pécheurs*

Qu'est-ce donc qu'un pécheur et un homme sans Dieu aux yeux de la foi, c'est-à-dire dans la vérité? C'est un aveugle, puisqu'il ne participe point à la véritable lumière, et qu'il ne connaît ni Dieu, ni soi-même, ni ses amis, ni ses ennemis, ni ses biens, ni ses maux. Quelque intelligence qu'il puisse avoir dans les choses du inonde, il est dans les ténèbres, puisqu'il tombe à tout moment et qu'il ne sait où il met ses pas.

C'est un sourd, c'est-à-dire qu'il n'entend point la voix de Dieu, et que cette divine parole ne pénètre point son cœur, quoiqu'elle puisse retentir aux oreilles de son corps.

C'est un paralytique, parce que son cœur n'a plus de mouve^ ment, qu'il ne s'élève plus vers Dieu, qu'il est toujours abattu à terre et dans l'impuissance entière de se relever.

C'est un homme réduit à l'extrémité de la pauvreté, puisqu'il est dépouillé de toutes les vraies richesses qui sont les spirituelles ; qu'il a perdu tout ce que Dieu lui avait donné dans son baptême, et qu'il n'a plus droit à son héritage qui est le ciel.

11 est non-seulement pauvre des biens de la grâce, mais aussi des biens du monde Car, quoiqu'il paraisse encore possesseur de grandes richesses aux yeux des hommes , et que les hommes mômes n'aient pas droit de les lui ôter, néanmoins il les possède injustement à l'égard de Dieu ; il ne mérite plus d'en jouir, s'étant rendu indigne de l'usage de toutes les créatures.

C'est un esclave, non-seulement de ses passions qui le dominent, mais du diable qui le possède, qui habite en lui, qui le remue, l'agite, le secoue, le fait agir à sa fantaisie, le trompe sans cesse et en fait son jouet et le sujet de sa risée, selon l'expression de l'Écriture. Mais c'est aussi un esclave des élus de Dieu et des justes, c'est-à-dire que tout son office en ce monde, pendant qu'il demeure en cet état, est de travailler pour autrui et non pour soi, si de contribuer à quelque avantage des élus sans en tirer aucun bien pour soi-même. C'est la manière dont les anges et les saints regardent la plupart des grands et des riches. Ces personnes s'ipaaginent que tout le monde est fait pour eux. £t cependant, à

l'égard de Dieu, ils ne sont eux-mêmes faits que pour les autres; et Dieu ne les laisse vivre que pour le service des élus, qui sont leurs maîtres et leurs rois devant Dieu, et qui les chasseront de leur maison lorsque le temps auquel ils n'auront plus besoin d'eux sera venu, parce que V esclave ne demeure pas toujours dans la maison de son maître «, selon l'Écriture.

Un pécheur est un homme réduit à une honteuse nudité, parce qu'il a perdu la robe de Tinnocence et de la justice. Quelque magnificence humaine dont il tâche de couvrir son ignominie, ce ne sont, comme dit saint Augustin, que « les haillons du diable, > parmi diaboli, qui ne sont pas seulement honteux, mais qui sont encore trompeurs ; parce que le diable ne les lui prête qu'afin qu'en s'y arrêtant et en en faisant l'objet d'une vanité ridicule, il perde le sentiment de sa misère, et qu'il ne s'efforce pas de rerouvrer ce qu'il a perdu. Et il les lui ravira même au moment de sa mort pour lui faire sentir éternellement la nudité où il l'a réduit.

Ënfm un pécheur est un homme mort, et mille fois plus mort que les morts, parce qu'il est mort dans l'âme , au lieu que les autres ne sont morts que dans le corps. Je dis qu'il est mort dans l'âme, et il n'y a point ici de métaphore. L'âme ne vit que par l'amour et la connaissance. Et ainsi l'amour et la connaissance de ce qui est le vrai bien de l'homme, c'est-à-dire de Dieu, est la vraie vie de l'âme ; et quand elle a perdu cet amour et cette connaissance, elle a perdu sa vie, quoiqu'il lui reste encore une autre vie basse et misérable, par l'amour qu'elle porte aux créatures, et par la connaissance qu'elle en a. C'est pourquoi comme le péché nous prive de la vraie vie, il est dit aussi de la sagesse qu'elle la donne à ses enfants : Sapientia filiis suis vitam inspirât^, parce qu'elle leur donne la connaissance et l'amour de Dieu.

C'est donc une pensée fort naturelle que celle de plusieurs pères qui comparent une âme dans le péché à un tombeau qui se remue; parce que l'âme étant morte, le corps qui l'enferme en est en quelque sorte le tombeau. Et la comparaison en est d'autant plus juste, que comme les tombeaux ayant quelques ornements au dehors ne sont remplis au dedans que d'ordures et d'infections, de même ces personnes qui paraissent agréables au dehors, et qui flattent les sens par leurs qualités extérieures, cachent au dedans une corruption si horrible, que l'on ne la pourrait souffrir si on la voyait.

. {a) /oa»., vili, 33. (6) JUccle.^ iv, 1%,

Justes.

Le malheur effroyable des pécheurs nous doit servir de degré pour concevoir le bonheur inesCîmable des justes, puisque c'en est déjà un très grand que d*ètre délivré d'un si malheureux état. Ils ne sont plus ni aveugles, ni sourds, ni paralytiques, ni pauvres, ni esclaves, ni nus, ni morts; mais ils jouissent de la lumière de Dieu; ils entendent sa voix comme ses amis ; ils s'élèvent vers lui par les mouvements de leur amour ; ils possèdent Jes richesses de la grâce ; ils sont délivrés de la servitude du démon et du péché ; ils sont revêtus de l'innocence ; ils sont vivants do. la vraie vie qui est celle de la charité.

Mais il faut passer encore plus avant pour concevoir quelque partie de leur grandeur. Il faut dire qu'ils sont des rois, étant associés à la royauté de Jésus-Christ ; qu'ils sont les maîtres du monde, puisque toutes les créatures ne sont plus que pour eux et se rapportent à eux ; qu'ils sont enfants de Dieu, puisqu'il les adopte pour siens en les unissant avec son Fils; qu'ils sont héritiers du paradis, puisque c'est l'héritage de Jésus-Christ, et que le droit leur en est donné par' le gage du Saint-Esprit qu'ils ont reçu ; qu'ils sont les temples de Dieu, puisque Dieu habite en eux, et que le Saint-Esprit les anime ; et enfin qu'ils sont membres de Jésus-Christ, faisant partie de son corps, par la participation de son esprit et par l'union qu'ils ont avec son corps même, qu'ils reçoivent dans la sainte Eucharistie.

Il faut tâcher de s'imprimer ces idées dans l'esprit le plus fortement qu'il est possible, pour résister à l'impression des discours des hommes qui nous le remplissent de fausses grandeurs et de faux rabaissements, de faux biens et do faux maux. Et c'est pourquoi l'Écriture sainte nous porte si souvent à l'admiration des justes : « Bienheureux, dit-elle, ceux qui sont irréprochables dans la voie de Dieu"; bienheureux ceux qui sondent ses préceptes^; bienheureux l'homme qui craint Dieu s bienheureux l'homme qui ne suit pas le conseil des méchants <'; heureux, Seigneur, ceux qui demeurent dans votre maison '; heureux l'homme qui est instruit de Dieur» heureux ceux dont les péchés sont remise.» Et elle tâche au contraire de nous ôter l'estime de toutes les qualités humaines, qui font le sujet ordinaire de la vanité des hommes :

(rt) P«. cxviii, l. {b) Ib. (c) /&.,cxi, i. (</)/ô., I, I. («) /6., Lxsxm, 5. (/) I*., XC»n,i2. (y) Ib.y XXI, l.

« Que le sage, dit-elle, ne se glorifie point dans sa sagesse ; que le fort ne se glorifie point dans sa force ; que le riche ne se glorifie point dans ses richesses ; mais que celui qui veut se glorifier, se glorifie de me connaître et de savoir que je suis le Seigneur qui fait miséricorde, jugement et justice sur la terre. Car ce sont là les choses qui me plaisent, dit le Seigneur «. »

Elle passe encore bien plus avant, et elle veut que nous regardions les pécheurs, non-seulement comme réduits à un profond rabaissement,' mais comme anéantis par le péché ; ce qu'elle exprime par ces paroles : Ad nihilum deductus est in conspectu ejitë malignus ; •> le méchant paraît à ses yeux comme un néant *. » Et en nous les représentant de la sorte, elle abîme et anéantit avec eux toutes leurs grandeurs, toutes leurs richesses, toutes leurs qualités extérieures et intérieures ; c'est-à-dire qu'elle ne veut pas que rien de tout cela les fasse subsister devant nos yeux, et nous fasse juger qu'il y ait quelque chose de réel et de solide dans leur état.

C'est proprement là la manière dont l'Écriture veut que nous regardions tout ce qui ne se rapporte pas à Dieu. Et c'est là la conclusion expresse qu'elle a fait tirer à un grand roi que Dieu avait comblé de toutes les grandeurs et de tous les plaisirs du monde, afin qu'il fût plus capable de nous en faire connaître la vanité. Il nous représente dans ce dessein, en particulier, le néant de tous les plaisirs, de toutes les grandeurs, de toutes les occupations et de toutes les entreprises des hommes, considérées en elles-mêmes et sans rapport à Dieu. Et ensuite il conclut toutes ses instructions par ces paroles : Craignez Dieu et observez ses commandements. C'est en cela que consiste tout l'être de l'homme : Deum time et mandata ejus observa. Hoc est omnis homo. C'està-dire que ce qui ne tend point à Dieu et à l'observation de sa loi, n'a point d'être, point de réalité, point de solidité ni de bonheur, et que c'est un néant de bien devant Dieu. Voilà de quelle sorte Dieu juge de toutes les choses de la terre. C'est donc ainsi que nous en devons juger, et c'est par cette règle que nous devons réformer toutes les idées que nous recevons par le commerce du langage*

(a) Jer., ix, 23. [b) Pt, xiv, 4. (c) Bccle.) xii, IS.

DES HOUMBS. 379

NOTES

Note 1, page 352. — «Inimica est multorum conversatio. Nemo non m aliquod nobis TÎtium aut commendat, aut iinprimit, aut nescientibus «alliuil. Utique quo major est populus, cui miscemur, hoc periculi plus « est. » Sénèque. £pist. YII.

Note 2 page 364. — Voyez la première partie du Traité de le grari' deur que nous donnons plus bas.

Note 3, page 371.— m La vanité, la honte et souvent le tempérament sont souvent la valeur des hommes. » La Rochefoucauld, Maximes^ 220.

I. Le monde a donné au mot de scandale une signification fort resserrée ; car il n'entend d'ordinaire par ce terme que les actions quMl appelle scandaleuses, c'est-à-dire celles qui frappent Tesprit par leur énormité, et qui y causent de l'horreur ; mais comme ce ne sera pas le monde qui jugera des scandales, et que Ton a beau avoir évité toutes ces actions qu'il nomme scandaleuses, on ne laissera pas d'être sévèrement puni si l'on tombe dans celles que Dieu traite de scandales ; il est important de bien entendre ce qui y est renfermé selon le langage de 1 Écriture.

II. Scandale signifie donc ce qui cause une chute, c'est-à-dire un péché, ou qui est capable d'en causer. Ainsi scandaliser, c'est donner occasion de chute à quelqu'un. Or, encore que les actions infâmes, injustes et cruelles qui causent de l'horreur soient effectivement scandaleuses, parce que celui qui les commet porte autant qu'il peut les autres à les imiter, on peut dire néanmoins que ces actions, qui portent leur condamnation sur le front, sont en quelque sorte les moins scandaleuses, parce qu'elles font tomber moins de personnes. L'horreur qu'on en conçoit, bien loin d'élre un scandale, en est au contraire un remède et un préservatif, puisque c'est ce qui nous empêche d'imiter les actions vicieuses.

III. Il y a donc bien plus de scandale dans certaines actions qui ne frappent point l'esprit d'un sentiment d'horreur, qui se glissent doucement dans l'âme, parce qu'elles sont au contraire communément ou approuvées ou tolérées. Ces actions, dis-je, sont d'autant plus scandaleuses, que Tesprit se porte plus facilement à les imiter, et qu'elles sont ainsi de véritables causes de chutes. En voici quelques exemples.

IV. Toutes les personnes qui entrent dans nos passions, qui les excusent, qui les approuvent, qui les autorisent, nous scandalisent, parce qu'elles nous font efi'ectivement tomber et nous empêchent de nous relever. Si une personne, par exemple, avait conv^

de la jalôlisîe dû de l'aversion contre quelque àatré, ce serait la scandaliser que de saper les fondements de l'estime de celui qui en est Tobjet en prenant à tâche de montrer que bien des gens ne l'estiment pas, et que ceux qui l'estiment ne s'y connaissent guère en le traitant de dégoûtant et d'insupportable ; car tous ces discours tendent à justifier sa jalousie, à accroître son aversion et à diminuer la charité qu'il peut avoir. Or, on ne saurait diminuer la charité dans un cœur sans le mettre en danger de la perdre, qui est le scandale le plus effectif où une âme puisse tomber.

V. Voici un autre scandale plus subtil sur lequel on fait encore moins de réflexions.

On voit peu de bâtiments matériels qui aient besoin, dès le corn* mencement, d'être étayés, et ils subsistent d'ordinaire assez long* temps sans d'autres appuis que ceux qui font partie du bâtiment, comme les murailles, les piliers et les colonnes ; mais il n'en est pas de même des édifices spirituels. Il y en a peu qui, pour subsister, outre les appuis essentiels, n'aient encore besoin de quelques soutiens étrangers. Les passions qui font effort pour les renverser ne sont pas toujours arrêtées par des lumières de vérité et par des mouvements d'amour de Dieu, mais sont souvent balancées et contrepesées par d'autres passions humaines plus raisonnables qui en modèrent la violence. Il entre toujours d'ordinaire quelques vues humaines dans ce qui affermit et fait subsister les hommes dans l'état où Dieu les veut. La crainte humaine d'être taxé d'inconstance ou de se priver légèrement de certains avi^tages temporels sert souvent d'étais pour soutenir Tesprit contre l'instabilité, et, en diminuant l'effort des passions, donne lieu à la raison et à la grâce de §'en rendre victorieuses.

Si donc une personne imprudente venait par ses discours à soustraire tous ces appuis, à détruire, par exemple, l'autorité de ceux pour qui la personne ébranlée avait de la créance et du respect, à lui ôter les vues humaines qui la soutenaient, a lui faire croire qu'elle agira sagement en quittant son état, il est clair qu'elle serait au même danger d'être renversée qu'un édifice étayé de tous côtés auquel on viendrait à ôter tous les étais qu'on y avait mis.

VI. On peut quelquefois scandaliser les autres par des louanges qu'on donne imprudemment à certains genres de vie, non-seulement quand ils sont mauvais, m^is aussi quand ils sont bons. Go

qu'on loue est bon en soi, mais étant moins parfait que ce ({Qe pratiquent ceux devant qui on le loi>e, on les porte par là à désirer ce genre de vie moins parfait, les personnes faibles et peu zélées étant toujours portées à se ranger à ce qui est de plus commode à la nature. Ainsi on fait souvent servir la vertu môme de certaines personnes pour introduire dans le cœur des autres Tamour du relâchement.

Vil. Enfin il y a des personnes dont la conversation est en quelque sorte scandaleuse sans qu'elles y pensent, et ce sont celles qui, ayant du mérite et de la vertu, ont de plus un certain agrément qui plaît à ceux avec qui elles vivent; car s'il se trouve qae ces personnes aient quelque inclination aux opinions relâchées, elles ne manqueront guère d'autoriser le mal par le bien même qui parait en elles. La profession de piété qu'elles font ôte le soupçon que leurs actions puissent n'être pas assez réglées. On croit se pouvoir permettre ce qu'elles se permettent. On s'accuse d'une sévérité indiscrète et de se donner des gènes inutiles quand on voit ces personnes se donner une liberté plus grande que celles que l'on se donne, et ainsi ce qu'il y a de bon en elles ne sert qu'à inspirer le relâchement aux autres. Ces sortes de personnes, d'ailleurs vertueuses, sont dangereuses dans les sociétés ; car d'ordinaire le faible emporte le fort, les esprits ayant bien plus de pente à se relâcher, que ces personnes n'ont de disposition à profiter du bon exemple et de la régularité des autres.

yiIL Toutes les passions sont des espèces de scandales, c'està-ifire qu'elles disposent l'âme de celui qui les voit au péché et aux chutes. Toute passion imprime dans Tâme son image, qui est une idée de passion. Les hommes ont une subtilité admirable à découvrir dans les autres les mouvements secrets de leurs passions, souvent parce qu'ils en sont choqués, et souvent aussi parce qu'ils

sont tentés d'y entrer. On apprend par les passions des autres les voies qu'il faut tenir pour réussir dans les siennes. C'est ainsi qu'on apprend souvent dans les intrigues des romans le langage et les adresses de ces sortes de passions ; et il en est de même de toutes les autres. Chaque passion a son langage et ses adresses que l'on apprend en les voyant en autrui.

IX. Toutes nos erreurs sont scandaleuses^ car elles obcorcissent toujours quelque vérité dans l'esprit, et cette vérité obscurcie peut devenir une source d'illusion dans la conduite de la vie. Eli9

m SCANDALE* 383

nous peut donc causer quelque chute et par conséquent nous scandaliser.

X. Tout déguisement et toute conduite artificieuse est un scan* dale ; car on apprend par là à s'écarler de la simplicité et de la droiture, et à substituer ce qu'on désire à la vérité toute simple et toute naïve, ce qui incline les gens à faire régner partout leurs désirs et leurs inclinations; et c'est un grand scandale que cela.

XL Toute excuse accompagnée de fierté est un scandale ; car, trouvant les esprits prévenus de l'opinion qu'on a tort, la fierté ne sert qu'à donner l'idée qu'on a beaucoup de peine à souffrir d'être repris, et qu'on n'a ni humilité ni sincérité. Si la vérité permet de désavouer la faute qu'on nous impute, on le peut faire, mais c'est scandaliser les gens que d'augmenter l'impression qu'ils en ont déjà par la hauteur avec laquelle on s'en défend.

XII. Se louer soi-même, et dire des choses à son avantage, est une conduite scandaleuse. Car, ou l'on scandalise les autres par une apparence de vanité, et on les porte à juger de nous en mauvaise part, ou on les porte à ne faire pas difficulté de nous imiter en se louant eux-mêmes, et en faisant remarquer les avantages qu'ils croient avoir.

XIII. L'air hardi et entreprenant est un scandale et un mauvais exemple, parce que la plupart du monde ne se saurait garantir de la témérité que par la retenue et la modestie. Leur donner l'exemple d'une conduite hardie , ingérante , c'est leur apprendre à se casser la tête par une conduite téméraire.

XIV. L'air décisif et plein de confiance cause ordinairement du scandale, soit qu'on ait raison, soit qu'on ait tort. Quelque raison qu'on ait, il porte dans l'esprit de plusieurs une idée de présomption, et par là il leur rend la vérité même suspecte. Mais si l'on a tort, le scandale devient encore plus grand , car on offense ceux qui le reconnaissent en prêtant à la fausseté un air de confiance qui ne siérait pas même à la vérité. On impose aux autres par cet air, et on leur inspire la fausseté ; et, enfin, on donne aux gens un exemple d'une manière de parler présomptr.euse à laquelle ils sont naturellement assez portés, et dont ils s'accoutument à revêtir leurs pensées les plus téméraires et les plus mal fondées. Il faut donc s'accoutumer à parler toujours humblement, puisque l'on

.184 Db SGANbALë.

doit toajoorâ penser humblement, et qu'il est impossible que des paroles qui ne sont pas humbles ne naissent de quelque idée qui n'est pas assez modeste. C'est donc plutôt un précepte qu'un conseil que cette maxime de saint Bernard : « Que toutes vos paroles soient assaisonnées du sel du doute ; » Omnis fermo vester dubUationis sale sit conditus. Car il est difficile autrement d'éviter l'air présomptueux et décisif.

XV. Il faut remarquer, dans tous ces divers exemples, qu'on ne laisse pas de tomber effectivement dans le péché du scandale, lors même que la vertu préservant le prochain des mauvais effets que l'imprudence de notre mauvaise conduite aurait pu faire sur lui, on ne lui fait effectivement aucun tort; car c'est ce que saint Augustin décide formellement en parlant des pasteurs qui donnent de mauvais exemples à leur peuple. « Encore, dit-il, qu'il y en ait plusieurs qui se garantissent de l'impression des mauvais exemples par la solidité de leur verlu '', » ces pasteurs qui les dominent ne laissent pas d'être homicides, même à l'égard de ces personnes qui ne meurent point. « Et ille vivit, dit-il, et ille homicida est, » Celui à qui vous avez donné ce mauvais exemple est vivant,, mais vous ne laissez pas d'en être homicide.

(«) Tom. V, Senn, xlvi, n. 9.

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