CHAPITRE PREMIER
Instincts contraires des hommes à l'égard de la grandeur. Celui qui porte à honorer les grands, plus fort que celui qui porte A les mépriser. Source du mépris de la grandeur dans les philosophes pauvres ou riches. Qn'il n'y a que la religion qui nous puisse faire connaître ce qui lui est dû.
Les hommes ont des instincts tout contraires à l'égard de la grandeur,* qui naissent néanmoins également de leur corruption naturelle. Us l'aiment, ils la haïssent, ils l'admirent, il la méprisent ; ils l'aiment, parce qu'ils y voient tout ce qu'ils désirent : les richesses, le plaisir, l'honneur, la puissance ; ils la haïssent, parce qu'elle les rabaisse et les humilie, et qu'elle leur fait sentir la privation où ils sont de ces biens qu'ils aiment; ils l'admirent, parce qu'ils en sont éblouis ; ils la méprisent aussi quelquefois ou ils font semblant de la mépriser, afin de s'élever dans leur imagination au-dessus des grands, et de se bâtir ainsi une grandeur imaginaire par le rabaissement de ceux qui sont l'objet de l'admiration des personnes du commun.
Mais quoiqu'ils éprouvent tous ces divers mouvements, il faut avouer néanmoins que ceux qui portent à honorer et à estimer les grands sont beaucoup plus forts et plus agissants, parce qu'ils regardent les plus naturels objets de la concupiscence, au lieu que la haine qu'on a pour la grandeur est étouffée en quelque sorte par le besoin continuel que l'on a des grands, qui plie insen*
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siblement l'âme au respect et à l'estime pour cet état. On désespère de pouvoir s'élever aussi haut qu'eux, et l'on aime mieux être participant de leurs biens en se soumettant à eux.
Le mépris humain de la grandeur ne se rencontre donc d'ordinaire qu'en certaines gens qui couvrent leur orgueil du nom de philosophie, et qui, ne pouvant satisfaire leur ambition en se faisant grands, tâchent de satisfaire leur malignité en rabaissant ceoi qui le sont. « Puisque nous ne pouvons parvenir à la grandeur, vengeons-nous à en médire *, «disait assez agréablement Montaigne, pour exprimer ce sentiment naturel d'orgueil.
Que s'il s'est trouvé quelques philosophes qui, ayant sujet d'être contents de leur fortune, selon le monde, n'ont pas laissé de mépriser en apparence la grandeur dans leurs discours et dans leurs écrits, c'est par une vanité encore plus ingénieuse et plus déliée. Ces gens se sont bien donné de garde de se dépouiller réellement de leurs richesses, et Sénèque a eu grand soin de se munir de maximes contre ce dépouillement effectif. « C'est, dit-il, la marque d'une âme faible de ne pouvoir souffrir les richesses; » /«firmi est animi pati non posse divitias. Pourquoi donc fait-il tant de beaux discours contre les grands et contre les riches? C'est qu'il a voulu joindre ensenible la gloire humaine de la grandeur et la gloire philosophique du mépris de la grandeur, afin d'être estimé non-seulement par les personnes du commun qui honorent les grands, mais aussi par les philosophes qui les méprisent. Ces divers sentiments également injustes et corrompus font voir clairement qu'il ne faut point suivre la concupiscence dans les mouvements qu'elle nous inspire pour et contre les grands, et nous nous devons même défier de notre raison à cause- du commerœet de la liaison qu'elle a avec les passions qui la corrompent d'ordinaire à l'égard de leurs objets. Il faut chercher des lumières plus sûres et moins suspectes, et il n'est pas possible d'en trouver ailleurs que dans la religion chrétienne, parce qu'il n'y a qu'elle qui connaisse la concupiscence, et qui puisse ainsi séparer de la grandeur les faux avantages que notre ambition lui donne et lui conserver les véritables que notre malignité lui voudrait ravir. C'est par les lumières qu'elle nous donne qu'il est facile de reconnaître que la raison humaine nous pourrait peut-être bien convaincre que l'idée commune que les hommes se forment de la grandeur est fausse et toute trompeuse, parce qu'elle n'est fondée que sur la corruption de leur cœur et sur les faux jugements qu'elle produit; car voici de quelle sorte ils composeiit cette idée. Il*
aiment la puissance, les richesses, les plaisirs; ils voient que les grands en sont possesseurs; ils les estiment donc heureux ; ils préfèrent par là leur état à celui de ceux qui sont privés de ces biens, et par cette préférence ils les élèvent au-dessus des autres hommes. Ce jugement est déjà faux et trompeur ; car le plaisir, les richesses, la puissance, ne sont point des biens dans létat présent de l'homme. Ils ne paraissent tels qu'à la concupiscence, et ils paraissent de grands maux à la raison éclairée par la foi, parce que ce sont de grands empêchements à la piété et au salut. Mais les hommes ne s'arrêtent pas là. Comme ils voient que le jugement quMls portent de Télat des grands ne leur est pas particulier, que la plupart des autres hommes en jugent comme eux, et qu'ils ont tous pour cet état des sentiments d'estime et d'admiration, ils composent de ces jugements quUls connaissent, et dans eux et dans les autres, une nouvelle base pour rehausser la grandeur, et ils considèrent ainsi les grands environnés d'une grande troupe d'admirateurs qui les regardent comme infiniment élevés au-dessus des autres hommes.
C'est ridée que la concupiscence nous donne de cet état, mais il ne faut qu'un peu de lumière pour en connaître la fausseté ; car tous ces jugements qui relèVent les grands au-dessus des autres n'étant que de vaines fantaisies qui naissent de la corruption et de l'aveuglement des hommes, il est clair que cette grandeur, dont ils sont le fondement, n'est qu'un fantôme sans solidité.
La philosophie nous pourrait bien conduire jusqu'à reconnaître en partie la fausseté de cette idée; mais si nous n'avons point d'autres lumières que celles qu'elle nous fournit, en nous délivrant d'une erreur, elle nous engagera dans une autre qui est de nous faire croire que les grands ne sont dignes d'aucun honneur ni d'aucun respect. Et en effet, cette conclusion suivrait nécessairement de ces principes, si la grandeur n'était fondée que sur cet amas de faux jugements et de faux biens ; car je ne dois pas honorer une personne, parce qu'elle est plus misérable que moi; et l'illusion qui ferait croire aux grands que leur état est heureux, parce qu'il parait tel à un grand nombre de personnes abusées, ne mériterait que de la pitié et non du respect et de l'estime.
Cependant l'Écriture nous avertit qu'il y a un devoir d'honneur à l'égard des grands et que la piété chrétienne s'en doit acquitter. Or, la piété, qui est insépable de la vérité, ne peut honorer que ce qui est véritablement digne d'honneur. On peut dire même qu'il faut qu'il y ait quelque chose de Dieu dans la grandeur, puisque
l'Ëcritare, nous assurant d'une part qu'on doit honorer les grands, nous enseigne de l'autre que l'honneur n'est dû qu'à Dieu : Soli Deo honor et glçria". D'où il s'ensuit qu'il faut qu'on puisse honorer Dieu en honorant les grands, et qu'il y a quelque chose de Dieu en eux à quoi l'on peut rapporter l'honneur qu'on leur rend. Mais pour savoir ce que c'est, il est nécessaire de remonter josqu^à l'établissement et à l'origine même de la grandeur.