CHAPITRE IL
Comment la concupiscence, la raison et la religion s'unissent pour former Is grandeur. Conséquence de cette doctrine avantageuse aux rois et aux monarchies successives.
La concupiscence, la raison et la religion s'unissent diversement pour former cet état que l'on appelle grandeur. La concupiscence le désire par orgueil ; la raison l'approuve par la vue du besoin qu'en ont les hommes ; et la religion le confirme par Tautorité de Dieu même. Et pour savoir de quelle sorte cela se fait, il faut considérer que, si les hommes étaient demeurés dans l'innocence, il n'y aurait point eu de grands parmi eux, puisqu'ils seraient nés égaux et qu'ils seraient demeurés dans cette égalité de la nature. L'homme n'est pas fait proprement pour commander aux hommes, comme dit saint Grégoire, parce que la volonté d'un homme n'est pas la règle de celle d'un autre, et qu'ils ont tous pour unique règle la loi de Dieu qu'ils auraient tous connue assez clairement avant le péché pour n'avoir besoin de rapprendre de personne.
Si la grandeur n'est donc pas toujours un désordre en ellemême, elle est au moins toujours un effet du désordre delà nature et une suite nécessaire du péché ; car comme l'état d'innocence ne pouvait admettre d'inégalité, l'état du péché ne peut souffrir d'égalité. Chaque homme voudrait être le maître et le tyran de tous les autres, et, comme il est impossible que chacun réussisse daps ce dessein, il faut par nécessité, ou que la raison y apporte quelque ordre, ou que la force le fasse, et que les plus puissants devenant les maîtres, les faibles demeurent assujettis.
La raison ne reconnaît pas seulement que cet assujettissement des hommes à d'autres hommes est inévitable, mais aussi qu'il leur est très avantageux et très nécessaire. Elle sait que la lu-
{a, l.r»ii,i,l7„
miëre de l'homme est trop faible depuis le péché pour le pouvoir conduire même dans les choses qui ne regardent que la vie civile, et que sa volonté est trop corrompue pour le faire demeurer en paix dans une condition réglée. Elle voit donc qu'il est nécessaire quMl y ait quelque loi grossière qui le lie à ses devoirs, qui est celle de Pempire et de la domination. Ainsi, elle trouve bon qu'on établisse des règlements et des polices, et que l'on donne à certaines personnes le pouvoir de les faire observer aux autres. Elle approuve que l'on règle toutes les choses humaines, et que, pour éviter les contestations , on donne la préférence aux uns au - dessus des autres. En un mot, non-seulement elle consent à l'établissement de la grandeur, mais elle regarde cet ordre comme le chefd'œuvre de l'esprit humain et comme la chose la plus utile qui soit dans le monde.
Mais ce qu'il faut bien remarquer, c'est qu'encore que la concupiscence désire la grandeur et que la raison humaine en approuve l'établissement, ni l'une ni l'autre ne suffisent néanmoins pour la rendre légitime ; car les hommes n'étant pas à eux, ils ne peuvent disposer ni des autres ni d'eux-mêmes. Dieu seul est leur maître souverain, et ce serait un attentat criminel à eux d'en reconnaître ou d'en établir un autre sans ordre. Si une troupe d'esclaves, assemblés dans une prison, déférait à quelques-uns d'eux le droit de vie et de mort sur tous les autres, le mattre se moquerait de cet établissement téméraire, et il punirait comme un usurpateur et comme un tyran celui qui aurait usé de ce droit, parce que ce droit lui appartenant, il n'y a que lui qui puisse le communiquer et le transférer à un autre. Or, nous sommes tous dans cet état à l'égard de Dieu, c'est-à dire que nous sommes ses esclaves, et par conséquent nous ne pouvons disposer de nous-mêmes que par ses ordres. Ce serait donc en vain que les hommes donneraient à certain d'entre eux le droit et le pouvoir de gouverner les autres si Dieu ne joignait son autorité à leur choix. Et c'est pourquoi, selon la doctrine de saint Augustin", tous les supplices seraient des meurtres et des homicides si Dieu, qui est le seul mattre de la vie et de la mort des hommes, ne leur avait donné le pouvoir de faire mourir ceux qui violeraient les lois de la nature et qui troubleraient leur société. Mais nous apprenons de l'Écriture qu'il l'a fait et qu'il a confirmé par son autorité ces établissements humains; qu'il approuve que les hommes se lient ensemble par dos
(a) Sertn» cccii, n. 13.
d90 DE LÀ GRANDEUR.
lois et des polices ; qu'il leur donne pouvoir de choisir quelquesuns d'entre eux pour les faire observer, et qu'il communique son pouvoir à ces personnes choisies pour gouverner ceux qui leur sont soumis.
Ce ne sont point là de vaines spéculations, ce sont des vérités décidées par PËcriture; car c'est Tapôtre saint Paul qui nous enseigne que toute puissance vient de Dieu : Non est potestas nisi à Deo»; qu'elles sont établies de Dieu : Quœ autem sunt^ à Deo ordinatœ sunt; que qui leur résiste, résiste à l'ordre de Dieu : Qw resistit postestati, Dei ordinationi resiatit'' ; que ceux qui gouvernent les peuples sont les ministres de Dieu pour récompenser le bien et punir le mal : Dei minister est tibiin honum, Dei minister est vindex in iram ^ Et il donne ainsi aux princes le même titre qu'il se donne à lui-même comme apôtre : Sic nos existimet homo ul ministros Christi'^.
Et par là il parait que la grandeur est une participation de la puissance de Dieu sur les hommes, qu'il communique aux uns pour le bien des autres : que c'est un ministère quMl leur confie, et qu'ainsi n'y ayant rien de plus réel et de plus juste que l'autorité et la puissance de Dieu, il n'y a rien de plus réel et de plus juste que la grandeur dans ceux à qui il la communique véritablement et qui n'en sont point usurpateurs.
C'est par cette doctrine qu'il est facile de comprendre qu'encore que la royauté et les autres formes de gouvernement viennent originairement du choix et du consentement des peuples, néanmoins l'autorité des rois ne vient point du peuple, mais de Dieu seul ; car Dieu a bien donné au peuple le pouvoir de se choisir un gouvernement; mais comme le choix de ceux qui élisent l'évoque n'est pas ce qui le fait évèque, et qu'il faut que l'autorité pastorale de Jésus-Christ lui soit communiquée par son ordination ; aussi ce n'est point le seul consentement des peuples qui fait les rois, c'est la communication que Dieu leur* fait de sa royauté et de sa puissance qui les établit rois légitimes et qui leur donne un droit véritable sur leurs sujets. Et c'est pourquoi Tapôtre n'appelle point les princes ministres du peuple, mais il les appelle ministres de Dieu^ parce qu'ils ne tiennent leur puissance que de Dieu seul.
Et de là on peut tirer une conséquence très avantageuse pour les monarchies successives, c'est qu'encore que l'établissement de
(o) 2Jom., xui, l. (6) Ih., V. a. (c) Ib., V. 4. (d) l. Cor.t iv, X.
cette sorte de gouvernement ait dépendu du peuple dans son origine, par le choix qu'il a fait d'une certaine famille et par l'instilu tien de l'ordre pour la succession du royaume, néanmoins, cet ordre étant une fois établi, il n'est pas en la liberté du peuple de le changer. Car l'autorité de faire des lois ne réside plus dans le peuple qui s'en est dépouillé, et qui a eu raison de s'en dépouiller, n'y ayant rien de plus avantageux pour son propre bien, mais elle réside dans le roi à qui Dieu communique sa puissance pour le régir. Et ainsi comme dans un État successif les rois ne peuveni mourir, les peuples n'élant jamais sans roi; ils ne sont jamais en état de faire de nouvelles lois pour changer l'ordre de la succession, et ils n'ont jamais d'autorité légitime pour le faire, puisqu'elle réside toujours en celui à qui Dieu la communique selon l'ordre auquel les peuples se sont volontairement assujettis.
Il est clair aussi par le même principe, qu'il n'est jamais permis à personne de se soulever contre son souverain, ni de s'engager dans une guerre civile, car la guerre ne se peut faire sans autorité, et sans une autorité souveraine, puisqu'on y fait mourir les hommes, ce qui suppose un droit de vie et de mort. Or, ce droit dans un état monarchique n'appartient qu'au roi seul et à ceux qui l'exercent sous son autorité. Ainsi, ceux qui se révoltent contre lui, ne l'ayant point, commettent autant d'homicides qu'ils font périr d'hommes par la guerre civile, puisqu'ils les font mourir sans pouvoir et contre Tordre de Dieu. C'est en vain qu'on prétendrait les justifier par les désordres de l'Ëtat auxquels ils font semblant de vouloir remédier; car il n y a point de désordre qui puisse donner droit à des sujets de tirer l'épée, puisqu'ils n'ont point le droit de l'épée, et qu'ils ne s'en peuvent servir que par l'ordre de celui qui la porte par l'ordre de Dieu.