CHAPITRE IV
Pompes e'. richesses nécessaires aux grands. Que les respects extérieurs leur sont dûs, et même en un sens les respects intérieurs. Retenue qu'on doit garder en parlant des grands.
La pompe et l'éclat qui accompagne l'état des grands n'est pas ce qui les rend effectivement dignes d'honneur, mais c'est néanmoins ce qui les fait honorer par la plupart du monde. Et parce qu'il est bon qu'ils soient honorés, il est juste aussi que la grandeur soit jointe à quelque magnificence extérieure ; car les hommes ne sont nullement assez spirituels pour reconnaître et pour honorer en eux l'autorité de Dieu, s'ils la voyaient en un état qui fût l'objet ordinaire de leur mépris et de leur aversion. Ainsi, afin que la grandeur fasse l'impression qu'elle doit faire sur leur esprit, il faut qu'elle en fasse premièrement sur leurs s:ns. C'est ce qui rend les richesses nécessaires aux grands, à proportion du degré auquel ils sont élevés, puisque c'est par les richesses qu'ils se conservent la bienséance nécessaire à leur condition sans laquelle elle deviendrait inutile aux hommes. C'est donc un excès visible que ce que Tertullien enseigne : ■ Que toutes les marquée de dignité et de puissance et tous les ornements attachés aux charges sont défendus aux chrétiens, et que Jésus-Christ a mis toutes ces choses entre les pompes du diable, en paraissant en un état éloigné de toute pompe et de tout éclat « ; » car la religion chrétienne n'est janiais contraire à la vraie raison : et si Jésus-Christ n'a pas voulu se revêtir extérieurement de cette magnificence, ce n'est pas qu'il l'ait absolument condamnée, mais c'est qu'elle n'était pas conforme à son ministère, qui était de montrer même par sa vie extérieure la disposition où tous ses disciples doivent être intérieurement. Les grands doivent donc apprendre de la vie de Jésus-Chi ist à n'aimer pas la pompe et l'éclat, et non pas à s'en dépouiller absolument, à moins que Dieu ne leur inspire le mouvement de quitter tout-à-fait le monde ; mais on ne se doit pas étonner de cet excès de Tertullien, [îuisqu'il enseigne bien dans le même livre qu'il est absolument défendu aux chrétiens de juger de la vie et de l'honneur des hommes : ce qui est manifestement contre la doctrine et contre la pratique de l'Église.
Outre la pompe et Téclat, les respects extérieurs que les inférieurs rendent aux grands sont encore une des suites légitimes
(a) De IdoLy c. xvni. (6) J&., c, XYU.
de leur conduite; car encore qu'ils ne soient peut-être dans leur origine que des inventions de l'orgueil humain, qui est bien aise de jouir de la grandeur par la vue de l'abaissement des autres, il faut pourtant reconnattre que ces déférences et ces respects sont d'eux-mêmes utiles et raisonnables, et que quand l'orgueil ne les aurait pas introduits, la raison aurait dû les inventer ; car il est utile et juste que les grands soient honorés par une reconnaissance sincère et véritable de l'ordre de Dieu qui les élève au-dessus des autres. Or, les hommes ont une telle opposition à s'humilier sous d'autres et à les reconnattre pour plus grands qu'eux, que pour y accoutumer leur âme, il faut en quelque sorte y accoutumer leur corps, afin que l'âme en prenne insensiblement le pli et la posture, et passe de la cérémonie à la vérité. Et c'est pourquoi il a été bon que ces respects extérieurs fussent incommodes, parce que autrement elle ne se serait pas aperçue qu'ils sont destinés à honorer les grands, et elle aurait pu s'y attacher pour le seul plaisir ou pour la commodité qu'elle y aurait trouvée, et les rendre ainsi indifféremment à tout le monde, ce qui n'aurait point produit cet effet d'imprimer insensiblement dans l'esprit des sentiments de révérence pour ceux qu'on honore de cette sorte.
Ceux donc qui ont dit* qu'y ayant deux sortes de grandeurs, l'une naturelle et l'autre d'établissement, nous ne devons les respects naturels, qui consistent dans l'estime et dans la soumission d'esprit, qu'aux grandeurs naturelles, et que nous ne devons aux grandeurs d'établissement que les honneurs d'établissement, c'està-dire certaines cérémonies inventées par les hommes pour honorer les dignités qu'ils ont établies, doivent ajouter, pour rendre cette pensée tout-à-fait vraie, qu'il faut que ces cérémonies extérieures naissent d'un mouvement intérieur, par lequel on reconnaisse dans les grands une véritable supériorité ; car leur éUt enfermant, comme nous avons dit, une participation de l'autorité de Dieu, il est digne d'un respect véritable et intérieur; et tant s'en faut que les grands n'aient droit d'exiger de nous que ces sortes de cérémonies extérieures, sans aucun mouvement de l'âme ' qui y réponde, qu'on peut dire au contraire qu'ils n'ont droit d'exiger ces cérémonies qu'^fin dMmprimer dans l'esprit des sentiments justes que l'on doit avoir pour leur état. De sorte que lo«qu'ils connaissent assez certaines personnes pour être assurés qu'elles sont à leur égard dans la disposition où elles doivent être, ils les peuvent dispenser de ces devoirs extérieurs, parce qu ils n'ont plus alors leur fin et leur utilité.
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Il est vrai que ce respect qui est dû aux grands ne doit pas corrompre notre jugement à leur égard, ni nous faire estimer en eux ce qui n'est pas estimable. Il est compatible avec la connaissance de leurs défauts et de leurs misères, et il n'oblige nullement à ne leur pas préférer intérieurement ceux qui ont plus de biens réels et de grandeurs naturelles ; mais comme l'honneur leur est dû, qu'il est utile qu'ils soient honorés, et que le commun du monde n'a pas assez de lumière ni d'équilé pour condamner les défauts sans mépriser ceux en qui ils les remarquent, on est obligé de demeurer en une extrême retenue en parlant des grands et de tous ceux à qui l'honneur est nécessaire ; cette parole de l'Écriture : • Ne parlez point mal du prince de votre peuple ', » s'entendant de tous les supérieurs tant ecclésiastiques que séculiers, et généralement de tous ceux qui participent à la puissance de Dieu. C'est pourquoi c'est une chose très contraire à la véritable piété que la liberté que le commun du monde se donne de décrier la conduite de ceux qui gouvernent ; car outre que l'on en parle souvent témérairement et contre la vérité, parce qu'on n'en est pas toujours assez informé, on en parle presque toujours avec injustice, parce que Ton imprime dans les autres, par ces sortes de discours, une disposition contraire à celle que Dieu les oblige d'avoir pour ceux dont il se sert pour les gouverner.