CHAPITRE V
Qu^il est beaucoup meilleur d'avoir attaché la grandeur à la naissance
qu'au mérite.
Il y en a qui voudraient au moins que cette autorité qu'il faut respecter fût toujours jointe au mérite, et qui traitent d'injustes toutes les lois qui l'ont attachée à des qualités extérieures. Ils triomphent en attaquant celles qui font dépendre la grandeur de la naissance. On ne choisit pas, disent-ils, pour gouverner un bateau celui qui est de meilleure maison. Pourquoi le fait-on donc à Pégard des royaumes et des empires? Mais c'est qu'ils ne connaissent pas le fond de la faiblesse et de la corruption des hommes. Ils raisonneraient bien si les hommes étaient justes et raisonnables; mais ils raisonnent très mal, parce qu'ils ne le sont pas, et qu'ils ne le seront jamais. L'injustice naturelle et ineffaçable du
(a) Scotf., xxn, xxvni ; Aei ., xxiii, 6.
cœur dôs hommes rend ce choix non-seulement raisonnable^ mais le chef-d'œuvre de la raison. Car qui choisirons-nous? Le plus vertueux, le plus sage, le plus vaillant? Mais nous voilà incontinent aux mains : chacun dira qu'il est ce plus vertueux, ce plus vaillant, ce plus sage. Attachons donc notre choix à quelque chose d'extérieur et d'incontestable. Il est le fils aîné du roi. Gela est net. Il n'y a point à douter. La raison ne peut mieux faire, car la guerre civile est le plus grand de tous les maux^.
Ce qui est vrai de la royauté l'est encore des premiers rangs d'un État. Ne vaudrait-il pas mieux, dira-t-on, qu'il y eût des princes de mérite que des princes de naissance, et que Ton pût monter par la vertu plus haut que par cette vaine qualité ? N'est-il pas injuste qu'un général d'armée, après avoir conquis des provinces, soit obligé de céder à un prince du sang sans expérience et sans esprit? Non, cela n'est point injuste. C'est au contraire la plus belle invention que la raison ait pu trouver pour adoucir la fierté de la grandeur, et pour la décharger de la haine et de l'envie des inférieurs. Si l'on n'était grand que par le mérite, l'élévation des grands serait un avertissement continuel qu'on les a préférés à bien des gens qui croient les surpasser en mérite.
Mais en attachant la grandeur à la naissance, l'on calme l'orgueil des inférieurs et on leur rend la grandeur de beaucoup moins incommode. Il n'y a pas de honte à céder quand on peut dire : Je dois cela à sa naissance. Cette raison convainc l'esprit sans le blesser par le dépit et la jalousie. Il y est accoutumé et il ne se révolte point contre un ordre établi qui ne lui est point injurieux.
Un autre avantage qui arrive de cet établissement est que l'on peut avoir des princes sans orgueil, et que les grands peuvent être humbles. Car il n'y a point d'orgueil à demeurer dans l'état où Ton est né, et où la providence de Dieu nous a mis, pourvu que l'on en use selon les fins de Dieu. L'on peut avec cela conserver des sentiments d'humilité dans son cœur, connaître ses défauts et ses misères, et regarder sa condition comme une chose étrangère, dont l'ordre de Dieu nous a revêtus. Mais qu'il est difficile d'être humble, lorsque l'on considère son élévation comme le fruit de ses travaux et de son mérite, lorsque l'on l'a prévenue par ses désirs, que l'on se l'est procurée par son adresse, et qu'elle nous donne lieu de croire qu'elle nous était due, et que nous surpassons autant les autres en mérite que nous les surpassons en dignité. Nonseulement cette sorte d'élévation nourrit l'orgueil, mais on n'y arrive même ordinairement que par la porte de l'ambition, car on
sait assez que ce quiestdesliné au mérite s'emporte ordinairement par brigue et par cabale, et qu'ainsi on y arrive souvent sans mérite, et presque toujours sans vocation, puisqu'on s'y appelle soimême par une recherche ambitieuse ; mais au moins ceux qui sont grands par naissance peuvent dire avec vérité qu'ils sont appelés à leur état, et que c'estDieuqui les a faits grands. Ainsi, en pratiquant fidèlement les devoirs de leur condition, ils sont sans doute plus en état d'attirer sur eux les grâces de Dieu, que ceux qui, s'y étant élevés en se poussant dans le monde par des motifs tout charnels, devraient plutôt penser à en sortir qu'à y demeurer, puisqu'ils ne peuvent avoir de juste confiance que Dieu les ait élevés à un état où leur seule ambition les aurait portés.