‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 162 sur 196 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Autre raison d'honorer les grands, qui natt des avantages que Ton en tire. Que la cupidité prend dans le monde la place de la charité pour remplir les besoins des hommes, et que c'est Tordre politique qui la règle et qui l'applique au service des hommes. Cause de l'ingratitude des hommes. Que la religion la doit corriger.

Cette manière d'honorer les grands en considérant en eux la part qu'ils ont à l'autorité de Dieu, est d'autant plus utile à la société publique, qu'étant indépendante des qualités personnelles, elle l'est aussi du caprice des jugements que Ton en porte, et ainsi elle est fixe et invariable. En voici encore une autre do même nature C'estque,quels qu'ils soient, ils ne laissent pas d'être les ministres dont Dieu se sert pour procurer aux hommes les plus grands et les plus essentiels des biens qui soient dans le monde; car on ne jouit de son bien, on ne voyage sans danger, on ne demeure en repos dans sa maison, on ne reçoit les avantages du commerce, on ne tire des services de l'industrie des autres hommes et de la société humaine, que par le moyen de l'ordre politique. S'il était détruit, on ne pourrait dire qu'on possède rien. Tous les hommes seraient ennemis les uns des autres, et il y aurait une guerre générale entre eux, qui ne se déciderait

que par la force.

Il n'y a donc personne qui n'ait de très grandes obligations à l'ordre politique; et pour les comprendre mieux, il faut considérer que les hommes étant vides de charité par le dérèglement du péché, demeurent néanmoins pleins de besoins, et sont dépendants les uns des autres dans une infinité de choses. La cupidité a donc pris la place de la charité pour remplir ces besoins, et elle le fait

Nicole, ^^

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d'une manière que l'on n'admire pas assez, et où la charité coiûmune ne peut atteindre. On trouve, par exemple, presque partout, en allant à la campagne, des gens qui sont prêts de servir ceux qui passent, et qui ont des logis tout préparés à les recevoir. On en dispose comme on veut. On leur commande, ^t ils obéissent. Ils croient qu'on leur fait plaisir d'accepter leur service. Ils ne s'excusent jamais de rendre les assistances qu'on leur demande.- Qu'y aurait-il de plus admirable que ces gens, s'ils étaient animés de. l'esprit de charité? C'est la cupidité qui les fait agir, et qui le fait de si bonne grâce, qu'elle veut bien qu'on lui impute comme une faveur de l'avoir employée à nous rendre ces services.

Quelle charité serait-ce que de bâtir une maison tout entière pour un autre, de la meubler, de la tapisser, de la lui rendre la clef à la main? la cupidité le fera gaiement^ Quelle charité d'aller quérir des remèdes aux Inde?, de s'abaisser aux plus vils ministères, et de rendre aux autres les services les plus bas et les plus pénibles? La cupidité fait tout cela sans s'en plaindre.

Il n'y a donc rien dont on tire de plus grands services qne de la cupidité même des hommes. Mais afin qu'elle soit disposée à les rendre, il faut qu'il y ait quelque chose qui la retienne; car si on la laisse à elle-même, elle n'a ni bornes ni mesures. Au lieu de servir à la société humaine, elle la détruit. Il n'y a point d'excès dont elle ne soit capable lorsqu'elle n'a point de lien, son inclination et sa pente allant droit au vol, aux meurtres, aux injustices et aux plus grands dérèglements.

Il a donc fallu trouver un art pour régler la cupidité, et cet art consisto dans l'ordre politique qui la retient par la crainte de la peine, et qui l'applique aux choses qui sont utiles à la société. C'est cet ordre qui nous donne des marchands, des médecins, des artisans, et généralement tous ceux qui contribuent aux plaisirs, et qui soulagent les nécessités de la vie. Ainsi, nous en avons obligation à ceux qui sont les conservateurs de cet ordre, c'est-à-dire à ceux en qui réside l'autorité qui règle et entretient les États.

Qui n'admirerait un homme qui aurait trouvé l'art d'apprivoiser les lions, les ours, les tigres et les autres bêtes farouches, et de les faire servir aux usages de la vie? Or, c'est ce que fait l'ordre des États; caries hommes pleins de cupidité sont pires que des tigres, des ours et des lions. Chacun d'eux voudrait dévorer les autres: cependant par le moyen des lois et des polices, on apprivoise telleleraent ces bêtes féroces, que l'on en tire tous les services humains que l'on pourrait tirer de la plus pure charité.

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L*ordrê politique est donc une invention admirable que les hommes ont trouvée, pour procurer à tous les particuliers les commodités dont les plus grands rois ne sauraient jouir, quelque nombre d'officiers qu'ils aient, et quelques richesses qu'ils possèdent, si cet ordre était détruit. Combien faudrait il qu'un homme, sans cette invention, eût de richesses et de serviteurs pour se procurer simplement les avantages dont un bourgeois de Paris jouit avec quatre mille livres de rente? Combien faudrait-il qu'il eût de vaisseaux pour envoyer en toutes les parties du monde, afin que les uns lui apportassent des remèdes, les autres des étoffes, les autres des curiosités et des ouvrages de ces peuples éloignés? Combien faudraitril qu'il eût de gens pour avoir des nouvelles règlement tous les huit jours de tous les endroits de l'Europe? Quelles richesses suffiraient à l'entretien de tant de courriers qui lui seraient nécessaires pour envoyer en tous ces lieux différents, de tant de postes pour leur fournir des chevaux, de tant d'hôtelleries pour les loger? Combien faudrait-il de soldats pour leur assurer les chemins et les garantir des voleurs? Combien faudrait-il qu'il eût d'artisans pour son vivre, pour son logement, pour ses habits • ? Tous les arts étant enchaînés, et ayant besoin les uns des autres, il se trouverait qu'il aurait besoin de tous; et il ne lui suffirait pas d'en avoir pour lui, il lui en faudrait pour tous ses officiers et pour tous ceux qui travailleraient pour lui, ce qui va à Pinfini. Un simple bourgeois a tout cela, et il l'a sans peines, sans tracas, sans inquiétude On lui va quérir tout ce dont il a besoin, à la Chine, au Pérou, en Egypte, en Perse, et généralement par toute la terre. On l'exemple de la peine de préparer les vaisseaux. On le décharge du risque et de tous les mauvais succès de ces voyages. On lui rend les chemins libres par toute l'Europe. On lui dispose des courriers pour lui en faire avoir des nouvelles. Il y a des gens qui passent toute leur vie à l'étude de la nature pour le guérir dans ses maladies, et qui sont aussi prêts de le servir que s'il les entretenait à ses gages. Il peut dire avec vérité qu'il a un million d'hommes qui travaillent pour lui dans le royaume. Il peut compter au nombre de ses officiers tous les artisans de France, et même ceux des États voisins, puisqu'ils sont tous disposés à lui rendre service, et qu'il n'a qu'à leur commander, en y ajoutant une certaine récompense établie, qui sont les moindres gages que l'on

■ (a) Nulla ars non alterius artia, aut mater; aut propinqua est. (Tertuîl., it tiiol.f c. VIII.

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puisse donner à des officiers. Tous ces gens qui travaillent polir lui ne l'incommodent point. Il n'est point obligé de pourvoir à leurs nécessités II n'est point chargé de faire leur fortune. Il ne faut point d'officiers supérieurs pour les gouverner, ni d'inférieurs pour les servir, ou, s'il en faut, il n'est pas obligé de s'en mettre en peine. Qui peut assez estimer ces avantages qui égalent ainsi la condition des particuliers à celle des rois, et qui, les dispensant des inquiétudes des grandes richesses, leur en procurent toutes les commodités?

Mais ce qui rend la plupart des gens insensibles à tout cela est un principe de vanité et d'ingratitude qu'ils ont dans le cœur. Ils tirent, en effet, les mêmes avantages de tous ceux qui travaillent pour le public, dans lequel ils sont compris, que s'ils ne travaillaient que pour eux seuls. Leurs lettres sont également portées aux extrémités du monde par un courrier qui en porte dix mille, que s'il n'en portait qu'une seule. Ils sont aussi bien traités par un médecin qui en voit plusieurs autres, que s'il n'était attaché qu'à eux ; et, au contraire, l'expérience qu'il acquiert parles assurancea qu'il rend aux autres, le rend plus capable de les servir dans leurs maladies. Néanmoins parce qu'ils savent qu'ils ne sont pas les seuls qui jouissent do ces biens, ils n'en sont point touchés. Leurs besoins sont également remplis, mais leur vanité n'est pas également satisfaite. Parce qu'ils n'ont pas droit de s'attribuer à eux en particulier tous ces gens qui leur rendent quelque service, ils ne comptent pour rien l'utilité qu'ils en tirent. Et quoique celle que les autres en reçoivent ne diminue en rien la leur, elle leur en ôte néanmoins le sentiment, et ils croient n'avoir obligation à personne, parce qu'il y. a une infinité de gens qui, participant aux mêmes biens, partagent avec eux cette obligation.

On ne fait pas même de réflexion sur ces biens effectifs qu'on reçoit des rois ou des grands : comme l'on ne pense guère, selon ce que dit un ancien, qu'on a grande obligation à la terre de nous soutenir, et que l'on serait fort embarrassé si elle nous manquait à tout moment sous les pieds. Mais cet oubli des hommes est la preuve et non Texcusc^de leur peu do gratitude. Car puisque ce sont des biens et de grands biens, et qu'on les reçoit de Dieu par le ministère des hommes, ils en doivent être reconnaissants envers Dieu, et embrasser, dans leur reconnaissance, ceux dont il se sert pour les leur procurer, et qui sont les dépositaires de son autorité dans le monde.

Ces obligHlions humaines étant injustes, deviennent par cela

même un devoir indispensable de religion, parce que la religion chrétienne a pour règle la souveraine justice, et qu'elle consiste toute à suivre cette règle. Et c'est pourquoi l'apôtre* recommando aux chrétiens de prier pour les rois et pour ceux qui règlent sous eux l'État temporel; et ces prières leur sont dues quand ce ne serait qu'à cause de la part qu'ils ont à maintenir la paix et le repos entre les hommes. Ainsi, il y a de la faute à ne s'en pas acquitter et à négliger de prier pour les rois; et l'on se rend indigne par là de jouir de tous les biens que Dieu procure aux hommes par leur ministère. Peu de personnes font assez de réflexion sur cela. On s'amuse à se plaindre en l'air des désordres du gouvernement, dont on juge souvent avec beaucoup de témérité, et l'on ne pense pas à satisfaire à la juste reconnaissance que l'on doit à Dieu pour les biens qu'on reçoit de lui par le moyen de tout gouvernement réglé. Cependant ces biens sont infiniment plus considérables que les désordres vrais ou faux qui font le sujet de ces murmures et de ces plaintes.

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