CHAPITRE PREMIER
Qu*il n'est permis à aucun homme de suivre sa volonté ni de la faire suivre aux autres; qu'ainsi la grandeur n'a pour but et pour emploi que de faire obéir à Dieu. Crime que les grands commettent en rapportant leur grandeur à tux* mêmes.
Si la nature de la grandeur, telle que nous l'avons représentée, peut servir pour établir les devoirs des inférieurs envers les grands sur des principes fixes et inébranlables, elle est encore beaucoup plus propre pour faire entrer les grands mêmes dans la connaissance de leurs plus essentielles et plus indispensables obligations.
Il est vrai, comme nous l'avons montré, que la grandeur est une
(a) 1. Tim., H, I et 9.
participation de l'autorité et de ia puissance de Dieu sur les hommes, et que c'est de Dieu même que les grands la tiennent. Il faut savoir à quelle condition et pour quelle fin Dieu leur communique cette autorité et cette puissance ; car, comme ils ne la reçoivent que de Dieu, ils ne la peuvent posséder légitimement qu'aux conditions que Dieu la leur donne, et ils n'en peuvent user que pour les fins que Dieu même leur prescrit.
Or, la première chose qu'il faut considérer sur ce sujet, est que Dieu est le maître et le roi des hommes par un titr« si essen(i|ïl à sa nature, qu'il est impossible qu'il fasse part de cette qualité à quelque créature que ce soit.
L'homme est essentiellement et naturellement sujet à la volonté de Dieu, parce qu'elle est sa règle naturelle et immuable. 11 est injuste s'il ne la suit pas, et sa justice consiste à s'y conformer et à s'y assujettir. Mais aussi comme il est impossible que la volonté d'aucune créature soit sa règle, il ne peut être obligé de la suivre pour elle-même. Car cette subordination de sa volonté à celle de Dieu est tellement essentielle à sa nature, que Dieu même ne lui peut permettre d'être sa règle et sa fin. C'est pourquoi le fils de Dieu même proteste en qualité d'homme qu'il fait toujours la volonté de son père et non la sienne.
Que s'il ne peut être permis à Une créature de faire sa volonté, il est encore moins permis de prétendre de la faire régner sur les autres, puisque notre volonté n'est ni la règle d'elle-même, ni la règle d'aucune autre créature. Il n'y a donc que Dieu qui puisse justement régner sur nos volontés C'est à lui que l'empire en appartient, puisque c'est sa divine volonté que nous devons consulter comme la règle unique de toutes nos actions.
Ce n'est pas qu'on ne soit souvent obligé de suivre aussi les inclinations et les commandements des hommes ; mais ce n'est jamais en considération des hommes, ni pour obéir aux hommes: c'est en vertu de l'autorité de Dieu qui nous y oblige. Ainsi notre obéissance se termine toujours à Dieu, lors même qu'elle nous assujettit aux hommes, parce que nous ne leur obéissons qu'a cause que Dieu nous le commande, et que c'est ce commandement de Dieu qui est notre principal motif dans l'obéissance que nous leur rendons. J'obéis aux rois dont je suis sujet, et j'obéiraw à un maître si j'étais esclave, parce que Dieu le veut. C'est donc à Dieu que j'obéis effectivement. C'est sa volonté qui règle la mienne, et je suis toujours indépendant de celle des hommes, lors même que je leur rends l'obéissanco la plus exacte. Car sitôt qu©
cette même volonté de Dieu me fera connaître qa'il ne veut pas que je leur obéisse en quelque chose, ils ne trouveront plus en moi ni de sujet ni d'esclave.
Il s'ensuit de là que Dieu ne communique point sa puissance aux hommes, afin qu'ils assujettissent les autres à leur volonté , puisque celte domination de la volonté d'un homme sur celle d'un autre homme est naturellement et essentiellement injuste; qu'il ne la leur communique point, afin qu'ils se regardent avec complaisance, comme étant la fin des autres hommes, puisqu'ils ne le sont point en effet, et qu'il est impossible qu'ils le soient ; mais que la fin unique de Dieu dans cette part qu'il leur donne à sa puissance, est de les établir ministres et exécuteurs de ses volontés, en leur donnant le droit et le pouvoir, non de se faire obéir, mais de faire obéir à Dieu; non de régner eux-mêmes, mais de faire régner Dieu ; non de faire servir les hommes à leur gloire et à le^r grandeur, mais d'employer leur puissance pour servir les hommes et pour leur procurer autant qu'ils peuvent toute sorte de biens temporels et spirituels.
Ainsi la grandeur est un pur ministère, qui a pour fin l'honneur de Dieu et l'avantage des hommes, qui ne les rapporte point à elle-même. Elle n'est point pour soi, elle est pour les autres. Et par là il est visible quo, pour en user dans l'ordre de Dieu, il faut que les grands, bien loin de considérer les peuples comme étant à eux, se regardent eux-mêmes comme étant aux peuples, et qu'ils soient fermement persuadés que leur qualité ne leur donne aucun droit, ni de suivre eux-mêmes leur volonté, ni de la faire suivre aux autres, qu'ils ne peuvent point commander pour commander , et qu'il faut que, dans tous les commandements qu'ils font aux autres, ils puissent répondre véritablement à Dieu s'il venait à leur en demander la fin et le motif, que c'est pour lui qu'ils les font, que c'est pour faire observer ses lois et pour procurer le bien des hommes.
Il est clair par là que le crime que les grands commettent en rapportant à eux-mêmes et à leurs plaisirs la grandeur et les biens qu'ils possèdent, est une espèce de perfidie et de rébellion contre Dieu. Car comme il est certain qu'un roi aurait sujet de traiter de rebelle un de ses sujets, si, lui ayant confié une province pour y conserver son autorité, il prétendait s'en rendre le maître ; de même les grands ayant reçu leur grandeur et tout ce qu'ils ont d'autorité, non pour eux-mêmes, mais pour établir l'empire de Diei} et pour procurer sa gloire^ ils deviennent rebelles et perfides
à regard de Dieu, lorsqu'ils no les rapportent qu'à eux-mêmes. Pour éviter donc ce crime, il est nécessaire que les grands considèrent leur condition comme un ministère et une fonction, et non pas comme une qualité attachée à leur être. II est nécessaire qu'ils en soient détachés intérieurement; qu'ils la regardent comme une chose étrangère qui ne les rend ni plus parfaits en eux-mêmes, ni plus agréables à Dieu, et qui leur donne seulement un moyen de faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal, selon la manière dont ils s'acquitteront des devoirs auxquels elle les oblige. Il faut qu'ils soient persuadés qu'il n'y a que ce bon ou ce mauvais usage de leur ministère qui soit à eux et qui leur doive demeurer, puisque toute leur grandeur leur sera ôtée au moment de leur mort, et qu'ils emporteront seulement avec eux les bonnes ou les mauvaises actions qu'ils auront faites dans cet état.