‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 164 sur 196 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Que la mesure du pouvoir des grands est la règle de leurs devoirs, et qu'ils sont >bligés de faire pour Dieu tout ce qu'ils peuvent. Comment ils doivent rap* porter à Dieu l'honneur qu'on leur rend.

De ce principe qui fait voir que les grands ne peuvent rapporter à eux-mêmes leur grandeur, il est aisé de passer à cet autre, qu'ayant reçu de Dieu leur autorité et leur puissance pour son sflfvice, ils la doivent employer pour Dieu; c'est-à-dire qu'ils doivent faire pour Dieu tout ce qu'ils ont pouvoir de faire, et que la mesure de leur puissance est la règle de leurs devoirs.

Ils n'ont donc qu'à examiner ce qu'ils peuvent faire, car il est certain qu'ils doivent faire ce qu'ils peuvent. S'ils peuvent peu, ils sont obligés à peu : s'ils peuvent beaucoup, leurs obligations croissent selon la même portion que leur pouvoir.

On doit conclure de là qu'un prince doit faire dans les lieux où il a autorité tout ce qu'il a pouvoir de faire pour le bien des peuples et de l'Église; que tous les grands le doivent faire dans l?urs terres et dans leurs maisons; qu'un magistrat doit faire tout ce que sa charge lui donne pouvoir de faire, aûn que la justice soit bien rendue; et enfin que chacun dans son ministère doit faire tout le bien qu'il a le pouvoir de faire, afin de ne laisser pas inutile le talent que Dieu lui a confié. Cette règle se prescrit en Iroiô paroles, mais la pratique s'en étend infiniment loin, puisque, pour remettre tout dans l'ordre, et pour remédier i\ tous les ajius,

il ne serait presque besoin d'autre chose, sinon que ceux qui ont l'autorité entre les mains usassent de tout leur pouvoir pour faire observer les lois de Dieu et de son Église.

Il y a quelques-uns de ces devoirs qui, étant grossiers et visibles, ne sont pas tout-à-fait inconnus aux grands, mais il y en a d'autres auxquels ils ne pensent presque point, et qui ne laissent pas d'être d'une extrémo conséquence. Celui de rapporter à Dieu riionneur qu'on leur rond, et de le faire servir pnur faire observer ses lois, est un des plus importants. Les grands sont honorés, comme je l'ai dit. Les meilleurs chrétiens ne peuvent se dispenser en conscience de leur rendre les respects qui leur sont dus, et les chrétiens charnels les honorent même plus qu'ils ne devraient, parce qu'ils honorent en eux les richesses elles autres choses que le dérèglement de leur cœur leur fait aimer, et qui ne méritent ni estime ni respects. C'est donc une chose attachée à la condition des grands que l'honneur ; et cet honneur est juste, puisqu'il est fondé, comme nous Pavons montré, sur des raisons justes et légitimes. C'est Dieu même, auteur de toute justice, qui le leur accorde ; mais il ne leur permet pas pour cela d'en faire Pobjet de leur vanité. Toute gloire appartient à Dieu, selon l'Écriture : SoH Deo honor et gloria*. Il faut donc que les grands rendent à Dieu celle qu'on leur rend, et qu'ils s'en servent pour faire que Dieu soit glorifié. Or, le moyen de pratiquer ce devoir n'est pas simplement de se dépouiller souvent devant Dieu de cette gloire humaine attachée à leur état, ni de reconnaître en sa présence qu'elle lui appartient, et non pas à eux; mais c'est de rendre toutes les vertus honorables par leur exemple. Car le naturel des hommes est d'honorer tout dans les personnes qu'ils honorent, et de ne faire point de distinction entre leurs qualités pour révérer les unes et pour mépriser les autres. Et il arrive de là que l'honneur attaché à la condition des grands fait honorer leurs vices, s'ils sont vicieux, et fait de même honorer toutes les vertus, lorsqu'elles paraissent en eux La modestie dans les habits, la fuite des divertissements dangereux, l'observation exacte des lois de l'Église, ne passent plus pour honteuses lorsque les grands en font une publique profession. En les imitant, on se croit à couvert de la moquerie des hommes, et l'on fait gloire de suivre ceux que la gloire fuit toujours.

On ne peut assez représenter combien la pratique de ce point

(a^ 1. Tim ,1, 17.

est importante pour le salut des grands. Car l'un des plus grands artifices du diable pour engager les hommes dans le vice et dans le désordre est d'attacher aux vertus certains noms qui les rendent méprisables, et d'imprimer dans les âmes faibles des craintes frivoles de passer pour scrupuleuses, si elles les veulent pratiquer. C'est ainsi, par exemple, qu'il a introduit dans le monde l'immodestie des habits, et qu'il a fait recevoir par des filles très honnêtes des modes qui n'ont été inventées que par des personnes déréglées. Ces personnes faibles ont donc besoin d'être soutenues contre cette dangereuse tentation; et rien ne le peut mieux faire que l'exemple des personnes de grande condition, qui les met à couvert de ce reproche de singularité. Ainsi il est du courage et du devoir des grands de croire qu'ils sont établis de Diea pour s'opposer à cet artifice du diable, pour montrer à tout le monde qu'il est glorieux d'obéir à Dieu, pour soutenir par leur exemple la faiblesse de leurs frères, et pour confesser hautement Jésus- Christ, à la vue des hommes, par la confession publique d'une vie toute chrétienne. Et quand ils ne rendraient que ce service à l'Église, ils ne devraient pas estimer leur vie mal employée, ni leur vocation peu importante.

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